A l’heure où les tensions autour du Groenland s’intensifient, jusqu’où les Français sont-ils prêts à aller pour défendre ce territoire contre les appétits expansionnistes américains ? Sont-ils disposés à rompre les liens avec l’Otan, voir à un affrontement militaire, pour secourir des Groenlandais qui, en tant que sujets du roi du Danemark, sont des citoyens européens ? À l’occasion du premier anniversaire du second mandat de Donald Trump, le site d’information touristique et culturel Partir à New York a commandé à l’Ifop une grande enquête qui révèle une profonde transformation du regard français sur les États-Unis et les relations transatlantiques. Réalisée auprès d’un échantillon national représentatif de 1 000 Français, cette étude montre en effet une opposition au désir d’empire du président américain qui s’accompagne d’une évolution de regard porté sur le lien transatlantique.
LES CHIFFRES CLÉS
2 – Près de deux Français sur trois (63%) soutiennent la participation de la France à la mission militaire au Groenland alors même qu’elle a été invoquée par l’administration Trump pour justifier une hausse des tarifs douaniers pour les pays membres participants (ex : France, Suède…).
3 – Le soutien à cette opération avant tout calibrée pour envoyer un message politique n’induit pas pour autant qu’ils partagent l’idée d’une confrontation militaire avec l’armée américaine, l’opinion publique française restant partagée à l’idée que la France empêche « au besoin par la force » les États-Unis d’annexer le Groenland (43% étant pour, 33% contre, 24% sans opinion).
4 – En cas d’escalade sur le dossier groenlandais, les options militaires ne sont d’ailleurs pas les plus populaires : l’hypothèse d’une sortie de l’OTAN est soutenue par moins d’un Français sur trois (31%), tout comme l’intervention militaire dans l’île qui reste une option qui a à peu près autant de partisans (41%) que d’opposants (38%).
5 – En cas d’occupation de force du Groenland, les Français privilégieraient plutôt des mesures de rétorsion d’ordre économique : près des deux tiers soutiendraient en effet un boycott des produits américains (65%) ou des séjours aux Etats-Unis (61%), la suspension des achats de matériel militaire américain (64%) ou un alourdissement de la fiscalité sur les GAFAM (63%).
6 – Dans ce contexte où Washington semble prêt à mettre fin à 70 ans d’histoire transatlantique, les États-Unis ne sont plus perçus comme un pays allié par la majorité des Français : 51% des Français estiment que les USA constituent une menace militaire pour la France dans les années à venir, soit un niveau assez comparable à la perception de la menace chinoise (58%).
7 – Et cette évolution semble assez récente si l’on en juge par le nombre croissant de Français qui considèrent désormais les Etats-Unis comme un pays ennemi : 42% d’entre eux partagent ce point de vue, contre 30% en avril 2025.
Méthodologie
Étude Ifop pour Partir à New York réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 15 au 16 janvier 2026 auprès d’un échantillon de 1 000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.
LES ENSEIGNEMENTS DE L’ENQUÊTE
A – UNE LARGE OPPOSITION AUX VELLÉITÉS IMPÉRIALES DE TRUMP AU GROENLAND
1 – Près de deux Français sur trois (63%) soutiennent la participation de la France à la mission militaire au Groenland, alors même que c’est pour ce motif que l’administration Trump a annoncé une hausse des tarifs douaniers pour les pays participants (ex : France, Suède…). Calibrée pour envoyer un message plus politique que militaire, cette mission somme toute très symbolique bénéficie dans l’opinion d’un soutien qui transcende les clivages partisans, exception faite d’électeurs d’extrême-droite beaucoup plus frileux à s’opposer à Donald Trump.
2 – L’opposition aux visées impérialistes américaines au Groenland s’inscrit dans un rejet plus large de toutes les formes d’expansionnisme territorial portées par l’administration Trump. Ainsi, si sept Français sur dix (70%) souhaitent que la France s’oppose aux États-Unis dans leur tentative d’annexer le Groenland, ils sont aussi une majorité à s’opposer à l’annexion du Canada (71%) ou à la prise de contrôle du canal de Panama (61%) ou du Venezuela (55%).
Signe d’un certain consensus républicain sur le principe de défense du droit international, ce large soutien de l’opinion est toutefois loin d’être homogène avec, là aussi, une extrême-droite beaucoup plus partagée sur le sujet : seuls 59% des sympathisants RN et 59% des électeurs RN de 2024 souhaitent que la France s’oppose à cette annexion.
3 – Cette hostilité aux velléités expansionnistes des États-Unis n’induit pas pour autant une position « va-t-en-guerre » des Français sur ce sujet. L’opinion publique française s’avère ainsi encore partagée à l’idée que la France doive empêcher « au besoin par la force » les États-Unis d’annexer le Groenland (43% étant pour, 33% contre, 24% sans opinion), cette opinion est davantage partagée à l’extrême-gauche (72%) qu’à l’extrême-droite (34%).
À un peu plus de 80 ans d’intervalles, la comparaison avec les réponses mesurées par l’Ifop en juin 1939 face au projet nazi d’annexion du couloir de Dantzig – projet qui déclencha la Seconde Guerre mondiale – est éclairante : les Français sont deux fois moins nombreux aujourd’hui (43%) à vouloir empêcher par la force les USA d’annexer le Groenland qu’ils n’étaient en 1939 (76%) à vouloir empêcher l’Allemagne de s’emparer de Dantzig. Ce différentiel (76% vs 43%) illustre sans doute l’érosion de la culture de défense collective dans l’opinion française, même s’il est vrai que cette menace, relative à des territoires situés à des milliers de kilomètres de l’Hexagone, est sans doute perçue comme moins vitale par les Français.
Le point de vue de l’Ifop : Comme en 1939 face aux projets d’expansion nazis lorsque Marcel Déat, néosocialiste et future figure de la collaboration, refusait de réagir à l’impérialisme nazi dans sa fameuse tribune « Faut-il mourir pour Dantzig ? », c’est aujourd’hui à l’extrême-droite qu’on trouve la plus forte réticence à défendre militairement le droit international contre les menaces expansionnistes. Cette réticence témoigne sans doute d’une fascination pour le modèle trumpien de puissance nationale décomplexée, au point de tolérer ses dérives impériales. À l’inverse, le centre, historiquement atlantiste pendant la Guerre froide, a progressivement développé une posture anti-impérialiste qui s’applique désormais y compris aux États-Unis, perçus comme une menace pour l’ordre international libéral fondé en 1945.
B – UNE VOLONTE QUE L’EUROPE NE SE LAISSE PAS FAIRE SANS ALLER JUSQU’A UNE RUPTURE STRATEGIQUE AVEC LES ÉTATS
4 – En cas d’escalade sur le dossier groenlandais, les options militaires envisagées par les Français ne sont pas les plus populaires : l’hypothèse d’une sortie de l’OTAN reste une position très minoritaire dans l’opinion publique (31%), tout comme l’intervention militaire dans l’île qui affiche aujourd’hui à peu près autant de partisans (41%) que d’opposants (38%).
De manière plus générale, les options impliquant une rupture stratégique avec les États-Unis révèlent des clivages politiques beaucoup plus marqués. La sortie de l’OTAN trouve son principal appui chez les sympathisants LFI (43%) et les électeurs Mélenchon de 2022 (42%), tandis qu’elle est massivement rejetée par le centre (16% chez Renaissance) et la droite modérée (31% chez LR), révélant un attachement encore fort au cadre atlantique traditionnel. De même, l’intervention militaire directe au Groenland bénéficie d’un soutien massif à l’extrême-gauche (86% chez les sympathisants LFI) et chez les électeurs NFP (40%), mais tombe à 34% chez les électeurs RN et alliés.
5 – En cas d’occupation de force du Groenland, les Français privilégieraient plutôt des mesures de rétorsion de nature économique : près des deux tiers soutiendraient en effet un boycott des produits américains (65%) ou des séjours aux Etats-Unis (61%), la suspension des achats de matériel militaire américain (64%) ou un alourdissement de la fiscalité sur les GAFAM (63%). Révélant une volonté de fermeté économique qui transcende les clivages politiques, la large adhésion à ces mesures tient probablement au fait qu’elles sont perçues comme réversibles et proportionnées, mais aussi qu’elles permettent d’exprimer une opposition ferme aux pratiques impériales de Washington sans franchir le Rubicon de la rupture militaire.
Le point de vue de l’Ifop : Ce contraste entre le consensus sur les mesures économiques et la division sur les options militaires radicales illustre la permanence d’une culture de prudence stratégique dans l’opinion française. Les Français semblent conscients qu’une intervention militaire directe contre les États-Unis n’a pas vocation à résister militairement si Washington décide de passer en force. D’où cette préférence pour des leviers économiques qui peuvent être activés collectivement au niveau européen sans engager la France dans un affrontement militaire solitaire et hasardeux. Cette lucidité sur les rapports de force explique également pourquoi les options radicales ne séduisent que les franges les plus idéologisées du spectre politique, principalement à l’extrême-gauche où l’opposition de principe à l’impérialisme américain l’emporte sur les considérations pragmatiques.
C – LA FIN DE 70 ANS D’HISTOIRE TRANSATLANTIQUE ? DES ÉTATS-UNIS PERÇUS PLUS COMME UNE MENACE QUE COMME UN ALLIE
6 – Avec la remise en cause du système de sécurité euro-atlantique mis en place dans l’après-guerre, les États-Unis n’apparaissent plus comme un pays allié aux yeux d’une grande part de l’opinion publique française : 51% des Français estiment que les USA constitueront une menace militaire pour la France dans les années à venir, soit un niveau assez comparable à la perception de la menace chinoise (58%).
Cette perception d’une menace américaine suit un gradient politique particulièrement marqué… Culminant chez les sympathisants LFI (68%), elle atteint 52% chez les sympathisants PS et 54% chez les électeurs Macron de 2022, mais retombe à 33% à l’extrême-droite. Les personnes manifestant régulièrement une fierté européenne sont aussi plus enclines à percevoir les États-Unis comme une menace (51%), tout comme les plus progressistes sur le plan sociétal (74%), révélant une corrélation forte entre attachement aux valeurs européennes et méfiance envers Washington.
7 – Et cette évolution semble assez récente si l’on en juge par le nombre croissant de Français qui considèrent désormais les Etats-Unis comme un « pays ennemi » : 42% des Français les considèrent comme un pays ennemi (contre 30% en avril 2025), 34% comme un pays neutre, et seulement 24% comme un pays allié (contre 31% il y a neuf mois). Cette dégradation spectaculaire de l’image des États-Unis en l’espace de quelques mois (+12 points pour la catégorie « ennemi ») marque une rupture dans la perception classique de la relation transatlantique.
Le point de vue de l’Ifop : Dans un contexte où Washington semble être prêt à mettre fin à 70 ans d’histoire transatlantique pour assouvir son désir impérial, le centre-gauche, traditionnellement atlantiste pendant la Guerre froide, a progressivement développé une vision plus critique de la puissance américaine. Les pratiques de l’administration Trump ont accéléré cette prise de conscience. À l’inverse, une partie de l’extrême-droite française, historiquement méfiante envers Washington, semble désormais fascinée par le modèle trumpien alliant un souverainisme identitaire et une remise en cause du politiquement correct…
8 – Parallèlement, dans ce contexte de crise du système de sécurité euro-atlantique, 64% des Français estiment qu’une défense européenne totalement indépendante de celle des États-Unis serait plus efficace pour assurer la stabilité et la paix dans le monde, cette préférence pour l’autonomie stratégique européenne étant particulièrement forte à l’extrême-gauche (72% chez LFI), à gauche (65% chez le PS, 72% chez les écologistes) et au centre (74% chez Renaissance).
9 – Enfin, la popularité de Donald Trump lui-même demeure extrêmement faible en France après un an de son second mandat présidentiel, avec seulement 19% de bonne opinion contre 81% de mauvaise opinion. Cette impopularité massive, qui n’a pratiquement pas évolué (19%/21%), varie toutefois considérablement selon les appartenances politiques. Trump ne recueille qu’une approbation marginale à l’extrême-gauche (18%), à gauche (10%), au centre-gauche (10%) et au centre-droit (12%), révélant un rejet quasi unanime dans l’ensemble de l’arc républicain face à celui dont les pratiques impériales ressemblent davantage à celles d’un empire qu’à celles d’une démocratie. En revanche, il conserve un soutien significatif à droite (27% chez les sympathisants LR) et surtout à l’extrême-droite, où 40% des sympathisants RN ont une bonne opinion du président américain, proportion qui atteint 44% chez les électeurs RN et alliés de 2024 et même 48% chez les très conservateurs sur le plan sociétal.
Ce différentiel de 30 points entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite (18% vs 40%) dans l’appréciation de Trump illustre le fossé croissant entre les deux pôles du spectre politique français sur la question américaine.
Le point de vue de l’Ifop : En faisant exploser l’ordre international fondé à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, Donald Trump semble avoir réussi à inverser l’image des États-Unis qui, de pays allié, devient pour beaucoup un pays ennemi. Et si les Français rejettent massivement les velléités impériales de Trump au Groenland, cette opposition cache des fractures politiques profondes sur les modalités de la réponse. Les mesures de rétorsion économique bénéficient d’un large consensus, mais les options radicales (sortie de l’OTAN, intervention militaire) ne séduisent que l’extrême-gauche, quand l’extrême-droite manifeste une réticence à défier frontalement Washington, reproduisant les clivages de 1939 face à l’expansionnisme nazi. La menace constituée par cette administration américaine aux décisions aussi erratiques n’est toutefois pas encore perçue comme vitale par la plupart des Français, sans doute parce qu’elle affecte surtout des territoires éloignés de l’Hexagone.
