Le deuxième tour de l’élection présidentielle argentine se tiendra le 19 novembre entre  le candidat péroniste de centre-gauche Sergio Massa et le candidat « anti-système »  Javier Milei.

Les approches économiques de ces deux candidats ne semblent pas à même de  répondre aux graves difficultés économiques du pays : le péronisme défendu par Sergio  Massa (quoique celui-ci appartienne à la branche modérée du mouvement) a montré par le  passé son incapacité à permettre une croissance durable ; et la dollarisation de l’économie,  mesure phare de Javier Milei, présente des risques importants. Plutôt que des mesures  clientélistes ou radicales, l’Argentine aurait besoin de se diriger progressivement vers un  fonctionnement économique moins interventionniste, ce qui implique de conduire des  politiques prévisibles dans la durée.  

1) Le Péronisme : quatre-vingt-ans d’échec  économique 

Depuis les années 1940, le péronisme a échoué à dynamiser l’économie argentine.

Le  candidat de centre-gauche Sergio Massa appartient à l’aile modérée du péronisme. Fondé par  Juan Péron dans les années 1940, lorsqu’il était président de l’Argentine, le péronisme est un  mouvement politique et économique de gauche, centré sur la justice sociale. L’approche de  l’économie qu’il défend, basée sur le protectionnisme et une intervention forte de l’Etat dans  la vie des entreprises, a cependant échoué à améliorer durablement le niveau de vie des  Argentins. 

Des dépenses publiques excessives ont conduit à des défauts souverains (non remboursement de la dette publique) et à des crises d’hyperinflation.

Le péronisme,  dans son objectif de lutte contre la pauvreté, déploie de généreuses politiques sociales. Mais ces mesures ont souvent dépassé de beaucoup les ressources fiscales de l’Etat, ce qui  a conduit à une hausse de l’endettement et à plusieurs défauts souverains (comme par  exemple en 2001, en 2014 ou en 2020). En parallèle, l’Etat a souvent eu recours à la  création monétaire (la « planche à billets ») pour financer les dépenses publiques,  entraînant un problème récurrent d’hyperinflation dans le pays. Ces politiques érodent la  confiance des créanciers tant locaux qu’internationaux, ce qui complique le financement  du déficit public et, dans un mouvement auto-entretenu, accroit le recours à la création  monétaire pour financer le déficit ou contraint le pays à faire régulièrement défaut sur tout ou partie de sa dette. 

Le péronisme mène une politique protectionniste qui se révèle contre-productive.

La  protection des industries nationales par des obstacles aux importations favorise certes les  entreprises locales mais présente de nombreux défauts. Premièrement, ces mesures  renchérissent les prix pour les consommateurs qui ne peuvent pas bénéficier des produits  importés. Deuxièmement, elles renchérissent les coûts de production des entreprises car 

n’ont pas accès aux composants d’autres pays. Troisièmement, le protectionnisme incite  plus les entreprises à influencer le pouvoir politique qu’à innover. À l’abri de barrières  tarifaires, les entreprises ont plus intérêt à défendre l’extension des mesures  

protectionnistes qu’à investir pour devenir plus performantes, ce qui génère de la  corruption et du clientélisme. 

Le contrôle des capitaux freine le commerce et pénalise la compétitivité de l’industrie.

L’interventionnisme des dirigeants péronistes les conduit à contrôler les mouvements de  capitaux avec l’extérieur. Cette politique vise notamment à soutenir le taux de change en  empêchant les Argentins de vendre leurs pesos contre des devises étrangères. Cette mesure  conduit à une surévaluation de la valeur du peso qui pénalise la compétitivité des produits  argentins, ce qui est contradictoire à la volonté de soutenir l’industrie nationale. La  surévaluation du peso est visible dans l’évolution du taux de change parallèle (une sorte  de « marché noir » du dollar pour contourner le contrôle des capitaux) : un dollar vaut  actuellement 350 pesos au taux de change officiel mais environ 1 000 pesos au taux de  change parallèle. De plus, le contrôle des capitaux incite l’ensemble des agents  économiques (nationaux ou étrangers) à ne pas investir dans le pays de peur de ne pas  pouvoir sortir leurs fonds. Cela rend plus difficile le financement des entreprises, du déficit  public et, in fine, conduit à une dépréciation du peso, alors même que le contrôle des  capitaux est sensé soutenir sa valeur.  

2) Dollarisation : un remède (trop) radical contre l’inflation 

2.1) Inflation en Argentine : la dollarisation casserait  instantanément la hausse des prix 

L’Argentine souffre d’une inflation chronique

Au cours des décennies passées,  l’Argentine a connu plusieurs flambées d’inflation, comme en 1983 lorsque les prix ont bondi  de plus de 400 % (soit une multiplication par cinq) sur un an. Plus récemment, l’inflation a  de nouveau augmenté et devrait dépasser 120 % en 2023 (la fiabilité de ces chiffres fait  cependant débat, par exemple le FMI n’a pas publié les données d’inflation de l’Argentine  entre 2014 et 2016 du fait d’un soupçon de falsification de la réalité économique1). Cette  inflation est due à une création monétaire excessive, notamment pour financer le déficit  public (c’est-à-dire la « planche à billets ») et à une dépréciation régulière de la monnaie  (conséquence de l’excès de création monétaire) qui accroît le prix des importations.  

  

1 The Financial Times, éArgentina: IMF acts on inflation », 13 février 2013

Inflation (% annuel, source WEO, données  2014-2016 manquantes)

 

La dollarisation prônée par Javier Milei casserait la spirale d’inflation en Argentine. 

La dollarisation consiste, pour un pays, à remplacer totalement sa monnaie par le dollar  américain. Le Panama, le Salvador ou l’Equateur sont des pays dollarisés, c’est-à-dire qu’ils  n’ont pas de monnaie propre et utilisent le dollar américain. Le Monténégro utilise quant à  lui l’euro (le terme « euroisé » n’est pas fréquemment utilisé). En adoptant le dollar, la banque  centrale d’Argentine (qui deviendrait inutile et que le candidat Javier Milei propose d’ailleurs  de supprimer) ne pourrait plus créer de monnaie, ce qui mettrait un coup d’arrêt à la hausse  de la quantité de monnaie2et donc de l’inflation. De plus, le taux de change vis-à-vis du  dollar serait, de fait, stabilisé, entraînant l’arrêt de l’inflation « importée » du fait de la  dépréciation régulière du peso. 

2.2) La dollarisation : des risques très élevés 

La dollarisation, si elle bloquerait l’inflation, poserait d’autres problèmes au moins  aussi importants.

Adopter le dollar pourrait entraîner une pénurie de monnaie en Argentine  et empêcherait le pays de répondre aux aléas conjoncturels à l’aide d’une politique monétaire spécifique. 

La dollarisation pourrait générer de la déflation, qui peut être encore plus  problématique que l’inflation.

La dollarisation pourrait être si efficace pour freiner  l’inflation qu’elle pourrait générer de la déflation (baisse durable des prix). La déflation  comprime l’investissement car elle tend à accroître les taux d’intérêt réels, et a pour  conséquence une baisse de la croissance, voire une récession et une hausse du chômage.  Si l’Argentine n’arrivait plus à attirer des dollars, via des investissements étrangers ou un  excédent de sa balance commerciale, il en résulterait une contraction de la quantité de  monnaie en circulation, donc une spirale de baisse des prix et de récession. 

La dollarisation empêche de conduire une politique monétaire autonome.

Sans  monnaie et sans banque centrale, l’Argentine ne pourrait répondre aux aléas de la  

2 https://www.ceicdata.com/en/argentina/monetary-base/monetary-base-currency-in-circulation 

 

conjoncture économique nationale ou internationale. Si, par exemple, les Etats-Unis  augmentaient les taux d’intérêt sur le dollar alors que l’économie argentine avait, au même  moment, besoin d’une baisse des taux, le pays se trouverait bloqué dans une politique  monétaire inadaptée. De plus, en cas de crise bancaire, le pays ne pourrait plus utiliser sa  banque centrale comme prêteur en dernier ressort pour renflouer les établissements en  crise, ce qui pourrait accroître la vulnérabilité financière du pays. 

3) Résoudre les problèmes économiques de  l’Argentine : un travail de longue haleine 

Les problèmes structurels de l’Argentine sont nombreux.

Le pays souffre d’une dette  publique élevée (malgré de nombreux défauts par le passé), de déficits publics et courants  (c’est-à-dire, pour simplifier, d’un déficit commercial) récurrents, d’une forte instabilité  politique, d’un fort déficit de crédibilité qui résulte des multiples défauts passés, d’une  administration inefficace comme l’atteste un haut niveau de corruption (94ème sur 180 pays)3 ou encore d’une faible capacité à innover (69ème sur 132 pays)4. Ces multiples problèmes, en  grande partie liés les uns aux autres, ont pour conséquence des fuites de capitaux (qui  poussent la monnaie à la baisse) et un financement du déficit public par la création monétaire  faute de parvenir à équilibrer les comptes publics par l’impôt, ce qui génère de l’inflation.  

La stabilisation de la situation économique dans le pays ne pourrait passer que par des  réformes progressives et durables.

Il semble illusoire de résoudre les problèmes de fond du  pays à l’aide d’une seule mesure radicale, comme la dollarisation. L’amélioration de la  situation économique du pays ne pourrait passer que par des évolutions politiques et  économiques progressives et continues dans le temps. 

Limiter l’instabilité politique.

L’Argentine souffre d’une forte instabilité politique qui  conduit à adopter brutalement des politiques économiques radicalement différentes (par  exemple le passage de la politique péroniste des époux Kirchner à la politique libérale de  Mauricio Macri en 2015). Ces brusques revirements de la politique économique érodent  la confiance dans la pérennité des décisions prises par les gouvernements quelle que soit  leur couleur politique. Le projet de dollarisation risque donc, par la radicalité qu’il  implique, d’accroître le caractère erratique de la politique économique argentine plutôt  que de lui donner la prévisibilité dont elle a besoin.  

Améliorer le fonctionnement de l’administration.

L’Argentine est réputée pour  employer une administration nombreuse et peu efficace qui pèse sur les finances publiques  et le bon fonctionnement de l’économie. Moderniser l’administration et lutter contre la  corruption doit être des chantiers prioritaires qui ne peuvent être menés que dans la durée. 

Normaliser le fonctionnement de l’économie.

L’économie du pays souffre de règles et  de pratiques (souvent en lien avec le clientélisme et la corruption mentionnés  précédemment) qui diffèrent de celles de la plupart des pays occidentaux : limitation aux  échanges de biens et de capitaux et financement régulier du déficit public par la création  monétaire notamment. Le pays gagnerait à se rapprocher d’une économie de marché en  levant ces nombreuses ingérences de l’Etat dans la vie économique. Cette évolution  devrait cependant se faire de manière graduelle, d’où l’importance d’une politique  économique inscrite dans la durée. En effet, si le taux de change était instantanément  libéralisé (fixation du cours du peso par le jeu de l’offre et de la demande sur le marché  des changes) ou si l’ensemble des restrictions commerciales étaient levées, il pourrait en  résulter un choc violent pour des pans entiers de l’économie qui s’étaient habitués à ces  mesures. 

  

3 https://www.transparency.org/en/countries/argentina 

4 https://www.wipo.int/edocs/pubdocs/en/wipo_pub_2000_2022/ar.pdf

 

 

Sylvain BERSINGER, chef économiste chez Asterès 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *