mer. Juil 22nd, 2026

Des États-Unis à la Chine, en passant par l’Europe et les puissances émergentes, les dépenses militaires progressent rapidement. Cette nouvelle dynamique stratégique intervient toutefois dans un contexte de finances publiques particulièrement dégradées.

D’après une analyse de Philippe Dauba-Pantanacce, responsable mondial de l’analyse géopolitique et économiste senior, et Pietro Righi, analyste géopolitique et économiste chez Standard Chartered.

Le monde est entré dans une nouvelle phase de réarmement. Face à la multiplication des tensions internationales, à l’affaiblissement des alliances traditionnelles et au retour des rapports de force entre grandes puissances, les États consacrent une part croissante de leurs ressources à la défense.

Cette évolution marque progressivement le passage d’un ordre international largement structuré autour des États-Unis à un système plus fragmenté et multipolaire. Dans ce nouvel environnement, les garanties de sécurité américaines apparaissent moins solides, tandis que les rivalités régionales, les conflits prolongés et la diplomatie transactionnelle occupent une place de plus en plus importante.

Trois dynamiques au cœur du réarmement mondial

La nouvelle course aux armements repose principalement sur trois grandes tendances.

La première concerne la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine. À elles seules, les deux puissances représentent environ 45 % des dépenses mondiales de défense. Leur compétition dépasse le seul domaine militaire : elle concerne également les technologies, l’espace, le cyberespace, les chaînes d’approvisionnement stratégiques et le contrôle des grandes zones maritimes.

La deuxième dynamique est européenne. Confrontés à la guerre en Ukraine et à la menace russe, les pays européens ont engagé leur plus important effort de réarmement depuis la fin de la guerre froide. Ils cherchent également à réduire leur dépendance envers les États-Unis et à développer une autonomie stratégique plus crédible.

Enfin, plusieurs puissances intermédiaires, parmi lesquelles les pays du Golfe, la Turquie, l’Inde et la Corée du Sud, investissent dans leurs capacités militaires. Leur objectif n’est pas toujours de répondre à une menace unique, mais de gagner en souveraineté, en influence diplomatique et en capacité de négociation.

Des dépenses militaires proches de 3 000 milliards de dollars

Les dépenses militaires mondiales ont dépassé 2 900 milliards de dollars en 2025. Elles ont progressé pour la onzième année consécutive et représentent désormais, en valeur constante, près de quatre fois leur niveau de 2000.

L’Europe a enregistré une augmentation de 14 % sur la seule année 2025, tandis que les dépenses de l’Asie ont progressé de 8 %. Les dépenses américaines ont légèrement reculé en termes réels, principalement en raison de la diminution de l’aide militaire apportée à l’Ukraine. Les États-Unis restent néanmoins, de très loin, le premier budget militaire mondial.

Sur une période de cinq ans, la progression est visible dans toutes les régions :

  • 33 % au Moyen-Orient ;
  • 26 % en Asie et en Océanie ;
  • 31 % pour la Chine ;
  • 41 % en Afrique ;
  • 81 % en Europe ;
  • 207 % en Europe de l’Est.

Cette accélération européenne s’explique principalement par la guerre entre la Russie et l’Ukraine, mais aussi par la volonté des gouvernements de reconstruire des capacités militaires longtemps considérées comme secondaires.

L’OTAN reste le principal moteur

Les pays membres de l’OTAN représentaient encore 55 % des dépenses militaires mondiales en 2025. L’Alliance atlantique joue donc un rôle central dans la nouvelle dynamique de réarmement.

Lors du sommet de juin 2025, la majorité de ses membres se sont engagés à porter leurs dépenses de défense et de sécurité à 5 % de leur PIB d’ici 2035. Cette cible se décompose en deux parties :

  • 3,5 % du PIB pour les besoins militaires essentiels ;
  • jusqu’à 1,5 % pour les infrastructures, la cyberdéfense et la résilience industrielle.

Ce nouvel objectif dépasse très largement l’ancien seuil de 2 % fixé en 2014. Il représente un engagement financier de plusieurs décennies pour les pays européens et le Canada.

Cette évolution révèle cependant un paradoxe. L’OTAN, historiquement fondée sur la solidité de la relation entre l’Europe et les États-Unis, se renforce aujourd’hui parce que la protection américaine n’est plus considérée comme totalement acquise. Le réarmement européen traduit donc autant la montée des menaces extérieures que les incertitudes entourant l’avenir de la relation transatlantique.

L’Europe change de doctrine

L’Union européenne cherche désormais à transformer son potentiel économique en véritable capacité militaire et industrielle.

Le programme ReArm Europe – Readiness 2030 prévoit de mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros en faveur de la défense avant la fin de la décennie. Environ 650 milliards pourraient provenir d’un assouplissement des règles budgétaires européennes, permettant aux États d’augmenter leurs dépenses militaires sans être immédiatement contraints par les plafonds habituels.

Le dispositif SAFE, consacré aux achats communs et au financement de capacités européennes, doit pour sa part représenter 150 milliards d’euros.

Au-delà des montants annoncés, l’Europe adopte progressivement une logique de mobilisation durable. La notion d’« économie de guerre », autrefois réservée aux périodes de conflit majeur, entre dans le vocabulaire politique et industriel. Les gouvernements souhaitent accroître les cadences de production, sécuriser les matières premières, reconstituer les stocks et réduire leur dépendance à l’égard de fournisseurs extérieurs.

L’Allemagne opère un tournant historique

L’Allemagne se trouve au cœur de cette transformation. Hors Russie, elle est devenue le premier pays européen en matière de dépenses militaires absolues.

Son budget de défense a augmenté de 24 % en 2025 pour atteindre environ 114 milliards de dollars. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, les dépenses allemandes ont dépassé 2 % du PIB.

En mars 2025, le Bundestag a également modifié la Constitution afin d’exclure de la règle du « frein à l’endettement » les dépenses de défense dépassant 1 % du PIB. En parallèle, un fonds de 500 milliards d’euros consacré aux infrastructures a été créé sur une période de douze ans.

Ce changement constitue une rupture profonde avec la doctrine allemande de l’après-guerre, traditionnellement marquée par le pacifisme et la recherche de stabilité économique. Berlin envisage désormais ouvertement la possibilité d’un conflit prolongé en Europe et présente la Russie comme une menace stratégique majeure.

La Chine accélère sa modernisation militaire

En Asie, la Chine poursuit une transformation rapide de ses forces armées. Selon les estimations du Stockholm International Peace Research Institute, son budget militaire aurait atteint 336 milliards de dollars en 2025.

Ce montant pourrait toutefois sous-estimer les dépenses réelles, certaines estimations intégrant également la recherche, les forces paramilitaires et les subventions accordées aux industries stratégiques.

Pékin s’est fixé plusieurs échéances : accélérer la modernisation de l’Armée populaire de libération d’ici 2027, achever sa transformation militaire en 2035 et disposer d’une force de niveau mondial à l’horizon 2049.

L’arsenal nucléaire chinois aurait par ailleurs plus que doublé depuis 2019 pour atteindre environ 600 ogives. Selon les projections américaines citées dans l’étude, ce stock pourrait approcher 1 500 ogives en 2035, créant pour la première fois une forme de rivalité nucléaire comparable entre Washington et Pékin.

Le Japon et Taïwan renforcent leur défense

Le Japon connaît une évolution comparable à celle de l’Allemagne. Malgré une Constitution particulièrement restrictive concernant le recours à la force, les dépenses militaires japonaises ont atteint 1,4 % du PIB en 2025, leur plus haut niveau depuis 1958.

Taïwan a pour sa part augmenté ses dépenses de défense de 14 % en 2025, soit leur plus forte progression depuis près de quarante ans. Les autorités taïwanaises souhaitent désormais porter cet effort de 2,1 % du PIB en 2025 à 5 % en 2030.

Ces évolutions répondent à la modernisation militaire chinoise, mais également aux interrogations croissantes concernant la pérennité du soutien américain dans la région.

Les puissances intermédiaires cherchent leur autonomie

Le réarmement ne se limite pas aux grandes puissances. De nombreux pays émergents renforcent leurs capacités militaires et développent leurs propres industries de défense.

L’Arabie saoudite figurait parmi les principaux importateurs mondiaux d’armements en 2025. Plusieurs pays du Moyen-Orient, notamment le Qatar, l’Égypte et le Koweït, occupent également une place importante sur ce marché.

L’Inde, la Turquie et la Corée du Sud évoluent quant à elles d’un statut d’importateurs vers celui de producteurs et d’exportateurs de systèmes avancés : drones, missiles, navires militaires et équipements électroniques. Cette montée en puissance industrielle leur permet de réduire leur dépendance, mais aussi d’utiliser les exportations militaires comme un outil diplomatique.

L’Ukraine, laboratoire de la guerre moderne

La guerre en Ukraine a profondément transformé les équilibres militaires européens. En quelques années, le pays est devenu l’un des principaux importateurs mondiaux d’armements et un acteur central de l’innovation militaire.

Entre les périodes 2015-2019 et 2020-2024, ses importations d’armes auraient été multipliées par près de cent. En 2025, ses dépenses militaires représentaient environ 40 % de son PIB, contre 7,5 % pour la Russie.

L’Ukraine se distingue notamment par sa capacité à développer rapidement des drones, des systèmes autonomes et des solutions technologiques peu coûteuses. Cette faculté d’adaptation pourrait lui permettre de conserver un rôle militaire important, même dans un environnement marqué par des ressources limitées.

Une course aux armements financée par la dette

Le réarmement intervient au moment où les finances publiques mondiales sont particulièrement fragiles.

La dette publique globale représentait près de 94 % du PIB mondial en 2025 et pourrait dépasser 100 % dans les quatre années suivantes. Un tel niveau n’avait plus été observé depuis 1948, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Selon les analyses du Fonds monétaire international reprises par Standard Chartered, une phase classique d’augmentation des dépenses militaires représente en moyenne 2,7 points de PIB supplémentaires sur environ deux ans et demi.

Près des deux tiers de cet effort sont généralement financés par une augmentation du déficit, plutôt que par de nouvelles recettes ou une réallocation des dépenses existantes. Dans les trois années suivant le début d’un cycle de réarmement, le déficit budgétaire progresse en moyenne de 2,6 points de PIB et la dette publique d’environ 7 points.

Les dépenses de défense peuvent certes stimuler temporairement l’activité économique, soutenir l’industrie et favoriser l’innovation. Mais elles réduisent également les marges disponibles pour financer la santé, l’éducation, la transition énergétique, les infrastructures civiles ou la protection sociale.

Elles peuvent en outre renforcer les tensions inflationnistes, particulièrement lorsque plusieurs gouvernements cherchent simultanément à acheter les mêmes équipements, composants électroniques, matières premières et capacités industrielles.

Un changement durable de l’ordre mondial

Le réarmement mondial ne semble pas constituer une réaction temporaire à une crise isolée. Il traduit une transformation structurelle des relations internationales.

La rivalité sino-américaine, la guerre en Ukraine, la fragilisation des alliances traditionnelles et la recherche d’autonomie des puissances intermédiaires conduisent les gouvernements à considérer la défense comme une priorité de long terme.

Cette nouvelle course aux armements pourrait stimuler certains secteurs industriels et technologiques. Elle impose toutefois des arbitrages économiques difficiles à des États déjà confrontés au vieillissement de leur population, au changement climatique, à l’endettement et au ralentissement de la croissance.

Le principal défi sera donc de concilier la sécurité nationale avec la stabilité des finances publiques. Car si le coût du réarmement est considérable, celui d’un monde plus instable pourrait l’être davantage encore.

Sources

Standard Chartered Global Research, The Global Arms Race Is Back, Geopolitical Economics Monitor, 20 juillet 2026. Le document attribue cette analyse à Philippe Dauba-Pantanacce et Pietro Righi et précise que ses informations sont fournies à titre de recherche et d’analyse.

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