Par Navidh Mansoor, directeur de rédaction de Croissance Investissement
Les sports de glace en France constituent un secteur que l’on sous-estime systématiquement dans les analyses économiques du sport français. Sept disciplines olympiques, douze disciplines gérées au total, un réseau de clubs réparti sur l’ensemble du territoire, des filières d’entraînement, de spectacle et de formation — et pourtant aucun modèle économique consolidé, aucun statut professionnel formalisé, des infrastructures sous financées et une dépendance chronique aux arbitrages des collectivités locales. Le programme de mandature 2026-2030 déposé par Philippe Candeloro, candidat à la présidence de la Fédération Française des Sports de Glace, ne se lit pas comme un projet de campagne. Il se lit comme le bilan d’un secteur qui n’a jamais su se structurer comme une filière économique à part entière — et qui dispose, avec les Jeux Olympiques et Paralympiques des Alpes Françaises 2030, d’une fenêtre exceptionnelle pour le faire.
Des infrastructures sous-financées : quand la dépendance aux collectivités devient une vulnérabilité systémique
La première priorité du programme est aussi la plus structurante économiquement : les infrastructures. Depuis 2022, des clubs de sports de glace vivent sous la menace de fermetures d’équipements ou de rénovations indéfiniment reportées. La cause n’est pas conjoncturelle — elle est architecturale. Entre 0 et 70 % du financement des constructions de patinoires repose sur les collectivités locales et l’État, via l’Agence nationale du sport et le CNDS, le solde étant mobilisé via des partenariats privés et des fonds européens. Ce modèle de financement, entièrement dépendant des cycles électoraux municipaux, a figé des projets identifiés : Marseille, Meudon, Asnières, Dreux, Colombes — dossiers sur lesquels Candeloro est déjà intervenu comme consultant — sont restés en attente en raison des élections de 2026. Des réouvertures sont également à l’ordre du jour pour Colombes, et peut-être Boulogne, Saint-Ouen, Bourgueil et Joué-Les-Tours.
Le programme propose de sortir de cette dépendance passive par deux leviers concrets : la création d’un poste dédié à 100 % au développement et à la préservation des infrastructures, intégrant la transition énergétique — sujet devenu central dans les arbitrages des élus locaux — et la structuration d’un référentiel technique national pour normer l’intégration de toutes les disciplines dans les patinoires à venir. L’objectif est la livraison de cinq à dix nouvelles patinoires d’ici 2034 et d’une halle de curling en 2030. Au-delà des chiffres, l’enjeu est de repositionner la patinoire comme un équipement structurant pour le territoire, et non comme un gouffre énergétique — ce changement de récit conditionne directement l’accès aux financements publics futurs.
Une gouvernance institutionnelle à réformer : le coût économique du modèle unique
La FFSG gère sous un agrément unique ministériel sept disciplines olympiques et douze disciplines au total. Ce modèle, hérité d’une exigence administrative et non d’un choix stratégique, génère un coût d’inefficacité économique rarement nommé : les ressources fédérales sont mobilisées sur des arbitrages transversaux que chaque discipline devrait pouvoir résoudre selon ses propres réalités. Le short-track, le bobsleigh-luge-skeleton et le curling ont exprimé depuis des années un besoin d’autonomie pour développer leur propre modèle — besoin documenté dès 2014 par un rapport de l’Inspection générale de la jeunesse et des sports, jamais traduit en actes.
Le programme Candeloro engage la révision de ce modèle : état des lieux de toutes les disciplines dès septembre 2026, nomination d’un directeur technique national dédié par discipline olympique, révision ciblée des statuts fédéraux à l’Assemblée générale 2027 pour inscrire structurellement les possibilités d’autonomie. L’objectif déclaré est de permettre à chaque discipline de développer son propre modèle économique, dans un cadre fédéral commun maintenu. Ce n’est pas une déstructuration de la fédération — c’est sa modernisation institutionnelle. Pour un investisseur ou un partenaire privé, une discipline disposant de sa propre gouvernance et de ses propres outils de développement est un interlocuteur plus lisible et plus attractif qu’une entité noyée dans un agrément commun à douze disciplines.
Filières professionnelles et CFA : l’économie des sports de glace reste à construire
C’est sans doute le chantier le plus directement lisible pour un lecteur entrepreneur ou investisseur. Le programme recense trente métiers distincts autour des sports de glace — sportifs, techniques, administratifs, artistiques — sans qu’aucune filière professionnelle formalisée n’existe pour les structurer. Les athlètes de haut niveau n’ont pas de statut juridique adapté à leur réalité économique entre deux saisons de compétition. Les entraîneurs ne bénéficient d’aucune progression de carrière reconnue à l’échelle fédérale. Les formations BPJEPS et Diplôme d’État sont trop coûteuses et trop peu accessibles pour alimenter correctement les clubs en encadrants qualifiés.
Le programme propose trois réponses structurées. La création d’un CFA / Campus des métiers des sports de glace, avec un site pilote opérationnel en 2027, financé par la taxe d’apprentissage et les collectivités territoriales, pour former et certifier l’ensemble des acteurs des filières existantes et émergentes. La proposition au Ministère, dès 2027, d’un statut de sportif professionnel de type « intermittent du sport », préservant l’éligibilité olympique — ce qui représente un verrou juridique à lever avec les syndicats et le Ministère. Et le développement d’une filière spectacle — shows sur glace, événements grand public — pour diversifier les débouchés des athlètes désireux d’arrêter la compétition. Ce dernier axe est celui qui présente le potentiel commercial le plus immédiat : il crée une offre de contenus monétisables et ouvre la porte à des partenariats privés sur des événements à forte audience.
JO 2030 et stratégie médiatique : la fenêtre de valorisation que le secteur ne peut pas manquer
Les Jeux Olympiques et Paralympiques des Alpes Françaises 2030 représentent pour les sports de glace une opportunité de valorisation économique sans équivalent dans les prochaines décennies. Jeux à domicile, audience médiatique maximale, levier de sponsoring exceptionnel — mais la fenêtre est courte. Quatre ans, un mandat. Le programme fixe des objectifs de visibilité chiffrés et datés : tripler l’audience de FFSG TV d’ici 2030, atteindre 100 000 abonnés supplémentaires sur les réseaux sociaux d’ici 2029, signer un partenaire naming majeur pour le Grand Prix de France, accueillir au moins un championnat d’Europe ou du Monde par discipline pendant le mandat.
L’axe parasport s’inscrit dans cette même logique de valorisation. Les Jeux Paralympiques 2030 se tiennent également sur sol français, et l’offre de sports de glace adaptée reste aujourd’hui très limitée hors curling-fauteuil et para-hockey. Le programme prévoit la structuration des équipes de France de curling-fauteuil sur la trajectoire 2027-2030, la désignation d’un référent fédéral parasport rattaché à la DTN, et l’intégration systématique d’un volet accessibilité PMR dans toutes les nouvelles patinoires. Pour un partenaire privé, le parasport aux JO 2030 à domicile est un actif de communication à fort potentiel — encore sous-exploité dans les sports de glace français. Le programme Candeloro est le premier à le formuler explicitement comme une priorité de développement, et non comme un simple axe d’image.
Sources : Source : Philippe Candeloro, Programme de mandature 2026/2030 — Projet « Nouvelle ère », FFSG, 2026 Source : Inspection générale de la jeunesse et des sports (IGJS), Rapport sur l’organisation des sports de glace en France, 2014 Source : Fédération Française des Sports de Glace (FFSG), Bilan sportif Jeux Olympiques d’hiver Milan-Cortina, 2026