Commentaire de Lale Akoner, analyste de marchés chez eToro
L’année a commencé sur un titre géopolitique d’une brutalité inhabituelle : les États-Unis ont capturé le président vénézuélien Nicolás Maduro, ce qui pourrait mettre fin à un régime que les investisseurs avaient largement rayé de leurs scénarios. Cette nouvelle devrait injecter de la volatilité sur les marchés, en particulier sur le pétrole, à mesure que la géopolitique se heurte à l’offre énergétique — et cet épisode ne fait pas exception.
Le Venezuela ne représente aujourd’hui qu’environ 1 % de l’offre mondiale de pétrole. Si le pays se stabilise et que les sanctions finissent par s’alléger, toute reprise de la production se ferait progressivement, sur plusieurs années. Cela introduit un risque baissier à moyen terme pour le pétrole, à mesure qu’une offre additionnelle arrive sur un marché déjà bien approvisionné.
À l’inverse, si l’instabilité s’éternise, les marchés mondiaux pourraient rester relativement protégés. Les précédentes actions d’exécution américaines ont déjà réduit les exportations vénézuéliennes sans déclencher de mouvements de prix durables. Cela suggère qu’une grande partie du risque de perturbation est déjà intégrée dans les prix, en l’absence d’escalade plus large.
Nous pensons que les implications pour l’investissement sont sélectives, lentes à se matérialiser et se situent sous la surface : dans les chaînes de valeur de l’énergie, la dette souveraine, et les gagnants et perdants relatifs, plutôt que dans la direction générale des marchés.
Majors américaines : de l’optionalité, mais pas une histoire de croissance immédiate
Les actions du secteur de l’énergie peuvent bénéficier tactiquement de la volatilité du pétrole, mais les investisseurs doivent distinguer la valeur d’option des fondamentaux à court terme.
Les grandes compagnies pétrolières américaines n’engageront probablement pas de capital au Venezuela tant qu’elles n’auront pas constaté :
• Un environnement sécuritaire stable
• Des cadres juridiques clairs et des contrats crédibles
• Des rendements compétitifs par rapport à d’autres opportunités mondiales
Cela explique aussi pourquoi Chevron reste la seule major américaine présente au Venezuela, et pourquoi une participation plus large des producteurs américains est peu probable à court terme sans changements majeurs en matière de sécurité, de cadre légal et de rentabilité.
Conclusion d’investissement : même dans un scénario politique constructif, la reconstruction de la production peut prendre des années, pas des trimestres. Pour les investisseurs, l’exposition à l’énergie doit être abordée sous l’angle de la solidité des bilans, de la discipline d’allocation du capital et de la diversification, plutôt qu’à travers l’espoir d’un rebond rapide du Venezuela.
Là où l’impact pourrait apparaître en premier : les raffineurs américains
Si le secteur pétrolier vénézuélien commence à se normaliser sous influence américaine, le premier impact de marché pourrait se voir dans le raffinage, et non dans la production.
Le Venezuela produit un pétrole lourd, à forte teneur en soufre. C’est important, car de nombreuses raffineries de la côte du Golfe des États-Unis ont été conçues pour traiter ce type de brut. Les sanctions visant le Venezuela, puis plus récemment la Russie, ont contraint de nombreux raffineurs américains à remplacer ce pétrole lourd par des alternatives souvent plus coûteuses ou moins adaptées à leurs installations. Cela a parfois comprimé les marges, surtout pour les raffineries optimisées pour les bruts lourds.
Conclusion d’investissement : si le pétrole vénézuélien recommence à circuler plus régulièrement, même en petites quantités, cela pourrait élargir l’éventail d’approvisionnement des raffineurs et améliorer l’économie à la marge. Pour les investisseurs, c’est une histoire de marges, pas de volumes : il n’est pas nécessaire que la production vénézuélienne se rétablisse totalement pour que cela compte. Le brut lourd vénézuélien est généralement vendu avec une décote et convient bien aux raffineries américaines les plus complexes. Des raffineurs américains comme Valero, Chevron, PBF Energy et Phillips 66 devraient ressentir l’impact en premier, via de meilleures marges. Il s’agirait d’un bénéfice progressif et incrémental, plutôt que d’un changement soudain du marché pétrolier mondial.
Qui est protégé, et qui pourrait subir une pression
Un retour potentiel du pétrole vénézuélien n’affecterait pas les producteurs d’énergie de manière uniforme.
La plupart de la production de schiste aux États-Unis est un pétrole léger, qui ne concurrence pas le pétrole lourd vénézuélien. Les résultats des sociétés de schiste dépendent surtout de l’efficacité de forage, des coûts et du niveau général des prix du pétrole, plutôt que des variations de l’offre de pétrole lourd. En conséquence, des producteurs comme EOG Resources, Diamondback, Devon Energy, ConocoPhillips et l’activité schiste d’Exxon aux États-Unis devraient ressentir peu d’impact direct des barils vénézuéliens.
La zone à surveiller se situe plus loin dans le marché.
Le pétrole vénézuélien ressemble le plus aux bruts issus des sables bitumineux canadiens, eux aussi lourds et riches en soufre, principalement vendus aux raffineries américaines complexes mentionnées plus haut. Le Canada a occupé ce rôle pendant l’absence prolongée du Venezuela, permettant aux producteurs canadiens de bénéficier d’une tarification relativement favorable.
Si les exportations vénézuéliennes reviennent progressivement, cette concurrence supplémentaire pourrait limiter le pouvoir de fixation des prix dans ce segment au fil du temps. Cela ne perturberait pas l’offre immédiatement, mais pourrait réduire l’avantage de rareté qui a soutenu les marges de Suncor, Cenovus Energy, Canadian Natural Resources et Imperial Oil.
Conclusion d’investissement : les barils vénézuéliens ne constituent probablement pas une menace concurrentielle pour le schiste américain. Tout impact se manifesterait ailleurs dans la chaîne de valeur.
Dette souveraine : opportunité asymétrique, avec risque d’exécution
La revalorisation la plus significative se produit sur la dette souveraine vénézuélienne. Les marchés réévaluent la probabilité d’une future restructuration après des années de défaut.
Dans un scénario de transition favorable, une restructuration impliquant le FMI pourrait aboutir à des valeurs de recouvrement sensiblement supérieures aux prix actuels. Les estimations de marché évoquent des recouvrements autour du milieu des 40 cents par dollar (contre des niveaux de négociation actuellement dans la trentaine), selon des hypothèses réalistes.
Conclusion d’investissement : la dette est une position convexe : un fort potentiel haussier si un gouvernement de transition et une trajectoire avec le FMI se concrétisent, mais une performance plafonnée par le risque de calendrier. À ce stade, ce n’est peut-être pas une histoire « distressed-to-performing » nette. La structure d’un gouvernement post-Maduro, le calendrier électoral et l’autorité juridique pour négocier avec les créanciers restent incertains. Il s’agit donc d’une position à haut risque et forte optionalité, réservée aux investisseurs qui comprennent la complexité et la volatilité potentielle. Les marchés intègrent déjà un processus de normalisation sur plusieurs années.
Crypto & stablecoins
Les marchés crypto sont restés relativement calmes. Le bitcoin et les principaux jetons sont guidés par la liquidité et l’appétit pour le risque, pas par la politique vénézuélienne. Localement, les stablecoins indexés sur le dollar pourraient davantage être utilisés comme outil de paiement et d’épargne, comme lors de précédentes périodes d’instabilité. Mais il s’agit d’une adaptation domestique, qui ne modifie pas de manière significative la thèse d’investissement sur les actifs crypto.
Surveiller le lien avec la Chine : des barils réacheminés, pas disparus
Les exportations du Venezuela (autour de moins d’un million de barils/jour) et le fait que la Chine soit le principal acheteur soulèvent, en cas de bascule menée par les États-Unis, plusieurs questions :
• Le brut est-il réacheminé de la Chine vers d’autres destinations ?
• Les États-Unis tentent-ils explicitement de réduire l’accès de la Chine au brut lourd vénézuélien ?
Conclusion d’investissement : c’est une couche géopolitique que les marchés exprimeront via la volatilité, pas via une perte immédiate d’offre.
Surveillance BTC : 91 000 $ et le rapport de force sur le bitcoin
Le bitcoin évolue autour de 91 000 dollars et, si l’action des prix paraît calme, ce qui se passe sous la surface est plus intéressant.
Sur le marché spot, les investisseurs de long terme semblent acheter discrètement. Les données de portefeuilles suggèrent une accumulation régulière, le bitcoin continuant de sortir des plateformes d’échange pour être conservé sur des solutions de garde de long terme. Cela signale généralement de la confiance plutôt que de l’urgence. Nous ne voyons pas de signe clair de ventes paniques ni de prises de profits généralisées, et de nouveaux participants continuent d’entrer sur le marché.
En revanche, le ton est différent sur les marchés de dérivés. Les traders de court terme, notamment les acteurs les plus professionnels, restent prudents. Beaucoup sont positionnés pour une hausse limitée à court terme, ayant construit des expositions vendeuses à des niveaux plus élevés. Jusqu’ici, ce positionnement a fonctionné : il renforce une posture d’attente plutôt qu’une ruée pour poursuivre le prix à la hausse.
Au total, le bitcoin se retrouve dans un tir à la corde. Les détenteurs de long terme accumulent avec confort, tandis que les opérateurs tactiques restent sceptiques sur une cassure immédiate.
Cela rend le prochain mouvement important. Une rupture nette sous 90 000 dollars pourrait mettre à l’épreuve la confiance à court terme, tandis qu’un retour vers 97 000–100 000 dollars obligerait les sceptiques à revoir leur positionnement.
Pour l’instant, le message est contrasté : conviction de long terme, prudence de court terme, et un marché en attente de son prochain catalyseur.
