Par Lucile BEMBARON, économiste chez Asterès
Sans surprise, la guerre au Moyen-Orient a provoqué un rebond de l’inflation en France au mois de mars.
L’Insee a publié ce matin une hausse des prix de 1,7 % sur un an, soit le niveau le plus élevé depuis août 2024. Ce regain s’explique directement par les tensions sur le marché pétrolier liées au blocage du détroit d’Ormuz. Le Brent évolue désormais autour de 110 dollars le baril, contre 70 dollars au début du conflit. En conséquence, les prix de l’énergie ont fortement accéléré : ils progressent de 7,3 % en glissement annuel en mars, après un recul de 2,9 % en février.
Cette hausse se transmet rapidement aux ménages, en particulier à travers les prix à la pompe. Le gazole a ainsi dépassé 2,23 € le litre hier. Et ce mouvement n’est sans doute pas terminé. Dans le même temps, les ménages ont déjà commencé à réduire leurs dépenses : selon les chiffres publiés ce matin par l’Insee, les dépenses de consommation ont reculé de –1,4 % en février soit la plus forte baisse depuis fin de 2022.
Le vrai risque demeure dans la durée du conflit plus que dans son ampleur
La configuration actuelle reste néanmoins différente de celle de 2022.
À l’époque, l’inflation résultait d’un double choc. D’un côté, la sortie de la crise sanitaire et l’épargne accumulée avaient alimenté un choc de demande. De l’autre, les perturbations persistantes des chaînes d’approvisionnement constituaient un choc d’offre. L’inflation avait alors dépassé 6 %. Aujourd’hui, la situation est différente : la consommation reste atone et les ménages conservent une forte préférence pour l’épargne, comme le montrent encore les enquêtes de l’INSEE. L’inflation reste donc encore sous la barre des 2% et les anticipations d’inflation demeurent bien ancrées. Le choc actuel est donc avant tout un choc exogène, centré sur l’énergie, sur lequel les banques centrales ont peu de prise directe. Le scénario de 2022 avec une inflation galopante et une érosion du pouvoir d’achat, peut être évité, à condition que la crise ne s’installe pas dans la durée.
Le risque futur est celui d’une diffusion de la hausse des prix de l’énergie à l’ensemble de l’économie.
C’est le mécanisme des effets de second tour : confrontées à des coûts énergétiques plus élevés, les entreprises peuvent être tentées de répercuter ces surcoûts dans leurs prix de vente. En retour, les salariés peuvent demander des revalorisations pour compenser la perte de pouvoir d’achat, alimentant ainsi une boucle prix salaires. Avec un conflit au Moyen-Orient, dont l’issue reste incertaine, les prix de l’énergie pourraient demeurer durablement élevés. Si l’inflation venait à se propager à l’ensemble de l’économie, le spectre de 2022 resurgirait, mais avec une intensité moindre en raison d’une croissance et d’une consommation atone.
− C’est dans ce contexte que la BCE reste particulièrement vigilante. Elle a laissé ses taux inchangés lors de sa dernière réunion, mais une remontée en 2026 ne pourrait être exclue si cette boucle inflationniste venait à se matérialiser. Le vrai risque, c’est la durée du choc plus que son ampleur.
La hausse des taux d’interêt complique le retour d’un déficit public sous les 5% du pib
Les marchés ont déjà commencé à intégrer ce risque inflationniste et géopolitique. Le taux à 10 ans français a atteint 3,7 % ce matin, après un pic à 3,8 % en fin de semaine dernière, contre environ 3,5 % en début d’année.
Le spread avec l’Allemagne reste proche de 70 points de base. Cette remontée des taux n’est pas anodine : c’est le taux auquel l’État se finance, et chaque point de base supplémentaire pèse sur un déficit public déjà sous tension. Car si le déficit 2025 s’est avéré légèrement moins dégradé que prévu, à -5,1 % (contre -5.4% attendu), sa composition inquiète. L’INSEE indique que 60 % de la hausse des dépenses publiques l’an dernier provenaient de prestations sociales et non d’investissements productifs. La France continue donc de dépenser sans investir suffisamment. L’INSEE a d’ailleurs révisé à la baisse ses prévisions de croissance au T1 et T2 à 0.2% contre 0.3% précédemment.
Le choc inflationniste est pour l’heure contenu et diffère structurellement de celui de 2022, mais la France dispose de peu de marges de manœuvre budgétaire et monétaire.
Une réponse à grande échelle avec un bouclier tarifaire généralisé ou une réduction de la fiscalité sur les carburants apparaît difficile à mettre en œuvre. Tout repose donc sur la durée du conflit et sur la capacité des entreprises et ménages à absorber le choc sans déclencher de spirale inflationniste. Au-delà de l’inflation elle-même, c’est le climat d’incertitude qui pèse sur les taux d’intérêt et, par ricochet, sur le coût d’une dette publique déjà fragilisée.
