Les marchés financiers semblent réagir comme si l’ensemble de la production pétrolière du Moyen-Orient était soudainement coupé du commerce mondial, ce qui ne correspond pas à la réalité. Depuis l’avertissement des Gardiens de la révolution du 2 mars, les observations satellitaires montrent que des tankers chargés de pétrole et de gaz continuent de franchir le détroit, notamment des navires chinois, la flotte fantôme russe et iranienne, ainsi que des armateurs grecs accusés par le passé de transporter du pétrole russe malgré les sanctions occidentales, comme Dynacom. Par ailleurs, une partie des flux pétroliers transite désormais par des routes alternatives, comme l’oléoduc est-ouest d’Arabie Saoudite.
Autre point rassurant, les pays producteurs de la région ont une attitude responsable. Ils ont rapidement limité leur production pour éviter une saturation de leurs capacités de stockage. L’objectif est de maintenir un niveau d’extraction réduit mais régulier afin de faciliter un retour à la normale plus rapide qu’en cas d’arrêt total de la production. Selon nous, les prix spot du pétrole sont en partie déconnectés de la réalité sur le terrain, ce qui traduit une panique qui a vocation à retomber aussi vite qu’elle n’est apparue une fois que la situation militaire sera moins tendue.
À ce sujet, l’enjeu des prochains jours ou semaines va être de savoir si les États-Unis vont prendre le contrôle de l’île de Kharg. C’est une minuscule bande de terre, deux fois plus petite que Manhattan, nichée dans le nord du golfe Persique, à une heure de bateau des côtes iraniennes. On y trouve des gazelles et surtout des terminaux pétroliers qui exportent 90% du pétrole brut iranien.
Une mise sous tutelle de ce territoire entraînerait deux conséquences stratégiques :
- Frapper au porte-monnaie les Gardiens de la révolution, ce qui fragiliserait leur assise au sein d’un régime iranien qui semble de plus en plus divisé ;
- Permettre aux Américains de s’emparer de l’un des nœuds stratégiques du commerce international au même titre que le Canal de Panama ou le Groenland.
| Le pire n’est jamais certain
La semaine dernière, le pétrole a traversé des montagnes russes, tandis que le gaz s’est envolé et le fioul domestique a renoué avec son point haut de novembre 2022 – au moment de la crise ukrainienne. Même les fertilisants, essentiels pour l’agriculture, n’ont pas été épargnés. Le Moyen-Orient représente environ 25% de la production mondiale. Pour ne rien arranger, les engrais azotés, comme l’urée, sont produits à partir du gaz, ce qui a entraîné une flambée des prix. Pourquoi une telle volatilité sur les matières premières alors que les actions ont fait preuve de résilience ? Parce que le Moyen-Orient est un centre de production et d’exportation essentiel. Certes. Mais il ne faut pas négliger la structure du marché qui est propice à des sursauts de volatilité. Le marché des matières premières a une particularité : il est très concentré autour de quelques grands négociants qui servent d’intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs. Les producteurs et les négociants ont recours à des produits dérivés pour se couvrir contre les fluctuations de prix qui peuvent intervenir entre la conclusion d’une transaction et la livraison. Les producteurs ont tendance à se couvrir contre une baisse des prix tandis que les négociants se couvrent dans le sens inverse. Ni les producteurs ni les négociants ne règlent l’intégralité des sommes sur lesquelles portent les produits dérivés utilisés. En cas de pic de la volatilité, ils doivent régler des appels de marge pour s’adapter aux variations de prix des matières premières. Cela permet de garantir la couverture prise et que la transaction arrive à échéance. En règle générale, les appels de marge variables quotidiens peuvent représenter jusqu’à 20% de la valeur du contrat. C’est le fonctionnement normal du marché. Lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, cette mécanique s’est enrayée. La perspective d’un conflit long a entraîné une panique. Les appels de marge quotidiens ont grimpé jusqu’à 80% de la valeur des contrats, en particulier sur le gaz naturel. Du jamais vu ! Le marché des matières premières était totalement dysfonctionnel. Des opérateurs de marché ont décidé dans la précipitation de se retirer, ce qui a réduit la liquidité, et certains négociants ont alors été confrontés à un risque de défaut, ne pouvant pas payer les appels de marge demandés. Heureusement, la situation s’est depuis normalisée. La bonne nouvelle actuellement, c’est que nous ne sommes pas confrontés à une répétition de ce scénario noir. Il n’y a pas d’envolée des appels de marge quotidiens et aucun acteur n’est en difficulté. C’est certainement le signe qu’il ne faut pas paniquer et se garder d’écouter les oiseaux de mauvais augure qui prédisent toujours le pire. À surveiller Outre l’actualité géopolitique, notre attention va se porter sur l’inflation américaine. Deux statistiques sont attendues : les prix à la consommation en février et l’indice PCE core pour janvier qui est considéré comme l’indicateur d’inflation préféré de la Réserve Fédérale (Fed). Ce dernier est prévu à 3% sur un an – un niveau toujours un peu trop élevé par rapport à la cible de la banque centrale à 2%. Au cours des derniers mois, les pressions inflationnistes ont surtout résulté des prix de l’énergie et de l’alimentation. Sans surprise, au regard du contexte au Moyen-Orient, il est évident qu’il n’y aura pas d’accalmie à ce niveau. Étant donné l’incertitude ambiante, le marché n’anticipe désormais plus de baisse des taux par la Fed lors de sa réunion de mi-mars. Le taux directeur devrait rester compris entre 3,5% et 3,75%. En revanche, cela risque de déplaire fortement au président américain Donald Trump. De nouvelles attaques contre Jerome Powell sont à prévoir. A noter En 1979, avant la chute de la monarchie, l’Iran était la 17ème économie mondiale. De nos jours, elle n’est plus que la 34ème…
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Christopher Dembik, conseiller en stratégie d’investissement
chez Pictet AM
