Nicolas Leclerc, cofondateur du cabinet de conseil en énergie OMNEGY, vous propose son analyse des fluctuations du marché de l’énergie. Cette semaine, la situation au Moyen-Orient demeure le sujet d’inquiétude numéro un sur les marchés d’énergie. Celle-ci est encore largement hors de contrôle, sans fin de conflit prévisible, ce qui provoque la flambée des cours de l’énergie :
Macroéconomie & Géopolitique :
*** La guerre se poursuit au Moyen-Orient, avec toujours plus de frappes aériennes côté américains et israéliens, et des envois de drones en continu dans tous les pays de la région, côté iraniens. Les infrastructures énergétiques et en eau potable sont des cibles privilégiées. ***
Les événements au Moyen-Orient ont éclipsé toutes les autres actualités et continuent de se dérouler, et de potentiellement converger vers un conflit qui pourrait s’installer.
Ce matin, les bourses européennes décrochent de plus de 2% tandis que de son côté, le pétrole monte en flèche et son prix dépasse désormais largement les 100 $ du baril. Donald Trump a indiqué la semaine passée que l’opération militaire, menée conjointement par Israël et les États-Unis, durerait de 4 à 6 semaines, en ce qui concerne l’engagement américain toutefois. Il est aujourd’hui difficile de percevoir comment ce conflit pourrait être amené à ne pas durer :
du côté israélo-américain, les annonces contradictoires de Trump sur l’envoi de troupes au sol ou non, les attaques d’envergure sur des raffineries iraniennes ainsi que les lieux de pouvoir, l’arrivée de la marine française ainsi que l’envoi de nombreux systèmes d’autodéfense pour les pays du Golfe de la part de l’OTAN, laissent à penser que ce conflit est encore loin de s’achever.
Du côté iranien, le pays dispose désormais d’un nouveau Guide Suprême, étant le fils de l’Ayatollah Khamenei. A cela s’ajoute une annonce des Gardiens de la Révolution qui ont prévenu qu’ils se préparaient à un conflit d’une durée d’au mois 6 mois. Les attaques de drones de la part de l’Iran ne faiblissent pas depuis 10 jours et le régime parvient toujours à se maintenir.
Gaz naturel: +33,6% sur les prix pour 2027 et +71,6 % pour les prix de avril 2026
Le prix du gaz a connu une envolée spectaculaire de ses prix sur la semaine passée, telle qu’il n’en avait pas connu depuis 2022 et le début de la guerre en Ukraine, avec plus de 70 % de hausse sur les prix à court terme.
La situation au Moyen-Orient a durement touché les prix du gaz en Europe ou bien encore en Asie, qui ne sont autre que les deux plus grandes zones d’importation de gaz naturel dans le monde.
Le Qatar, qui a exporté près de 110 milliards de m³ de GNL en 2025 (= un tiers de la demande européenne de gaz), a déclaré la force majeure pour la première fois de son histoire sur ses infrastructures d’exportation de GNL. Celles-ci ont été touchées par des drones et la firme nationale, QatarEnergy, est en train d’estimer le niveau des dommages. Quoi qu’il en soit, le pays a annoncé que ses installations ne reviendraient à leur niveau normal de production que d’ici un mois au minimum, en l’absence de dommages supplémentaires qui pourraient encore survenir avec le conflit en cours.
L’Europe est peu exposée au GNL du Qatar, puisqu’elle importe majoritairement son gaz de Norvège, des États-Unis, d’Algérie, toujours de Russie (GNL) ou bien encore d’Azerbaïdjan. Les plus gros clients du Qatar sont situés en Asie (Chine, Japon, Corée du Sud), mais vont donc devoir se rabattre sur des cargaisons provenant d’ailleurs, pour compenser les volumes perdus, tels qu’en Russie ou bien aux Etats-Unis, qui livrent aussi l’Europe. C’est donc aussi pour cette raison que les prix en Europe remontent sur le gaz, du fait d’une concurrence qui va se faire plus forte.
Pour ne rien arranger, le ministre de l’énergie russe, Alexandre Novak, a tout récemment annoncé que la Russie envisageait de cesser, dans les prochains jours, les livraisons de GNL russe à l’Europe, et qu’elles préféraient favoriser l’Asie.
Dans les conditions actuelles, toute baisse du prix du gaz paraît illusoire, d’autant plus que les stocks de gaz européens ne sont plus remplis qu’à 29,4 % et qu’il faudra absolument les remplir pendant la période estivale.
Électricité :+16,9 % sur les prix pour 2027 et +54,7 % pour les prix de avril 2026
Pour l’électricité, les fondamentaux demeurent globalement positifs (production éolienne réduite mais températures plutôt élevées et solaire abondant, disponibilité nucléaire à 47,6 GW, demande inférieure de 15% à la normale) mais la situation au Moyen-Orient se répercute malgré tout sur les prix.
Alors même que le mix électrique français est plutôt décarboné grâce à sa paire nucléaire – renouvelable, les prix sur le marché sont remontés assez fortement, bien qu’ils demeurent toujours dans une zone de prix encore mesurée, au contraire du gaz naturel.
La hausse conjointe des prix du gaz et du charbon, ainsi que la déstabilisation géopolitique et économique que provoque cette situation au Moyen-Orient sur l’Europe, a nécessairement impliqué la remontée des prix en France. Etant donné que celle-ci est interconnectée avec ses pays voisins, comme l’Allemagne et l’Italie, dont les prix sont bien plus élevés du fait de la place prépondérante du fossile dans leur production d’électricité, la mécanique générale de la hausse des prix va également affecter l’hexagone.
Ce matin, le prix de l’électron français demeure en hausse, mais de manière plus mesurée que pour le gaz (hormis pour les prix SPOT, qui ont bondi de 41,5 €/MWh ce matin).
Pétrole : +29,97 % sur le prix du pétrole brut
Le pétrole a augmenté de près de 30 % en l’espace d’une semaine et poursuit encore sa hausse ce matin, dépassant les 100 dollars du baril.
Les marchés sont en train de réaliser que la situation ne pourra sûrement pas être réglée à court terme et s’attendent à des perturbations s’étendant au-delà du mois de mars.
La fermeture du détroit d’Ormuz, point de passage vital pour les pays producteurs de la région (Arabie Saoudite, Koweït, Emirats Arabes Unis, Irak), empêche que près de 20 millions de barils par jour ne soient livrés, ce qui correspond plus ou moins à 20% de la demande mondiale. En plus de ce blocage, des infrastructures pétrolières majeures ont été prises pour cible, comme la plus grosse raffinerie d’Arabie Saoudite, localisée à Ras Tanura, qui peut traiter plus de 550 000 barils de pétrole par jour. Du fait du blocage, les pays producteurs sont contraints de réduire leur production pétrolière, car tous les sites de stockage sont remplis à ras bord. Le Koweït a d’ailleurs déclaré la force majeure pour ses ventes de pétrole sur les marchés internationaux, la production pétrolière de l’Irak s’est réduite de près de 60% et les Émirats Arabes Unis ont également commencé à réduire leur production.
Du fait de cette situation, une réunion en urgence des ministres des finances du G7 va se réunir aujourd’hui, afin de libérer des barils de pétrole provenant des sites de stockage stratégiques des pays occidentaux.
A ce stade, tout laisse à penser que le prix du pétrole va continuer de grimper.
Co2: +0,43 % sur le prix des quotas pour décembre 2026
Le prix du CO2 est la seule matière à être restée stable sur la semaine écoulée. Les quotas se retrouvent pris entre deux situations :
– d’un côté, les prix du gaz ainsi que ceux du charbon remontent fortement, ce qui devrait normalement soutenir les cours du CO2 du fait d’un mouvement haussier d’ampleur.
– de l’autre côté, le marché craint que des prix de l’énergie élevés ne viennent détruire trop de demande en Europe, en particulier en Europe, ce qui viendrait donc réduire les besoins en quotas des acteurs industriels, du fait d’une moindre activité économique.
Charbon: +24,6 % sur la tonne de charbon
Le prix du charbon a fortement augmenté, mais de manière moindre que le gaz naturel. La fermeture du détroit d’Ormuz ainsi que l’arrêt des usines d’exportation de GNL au Qatar ont poussé à la hausse la demande de charbon. Également la montée historique du prix du gaz a provoqué celle du charbon par répercussion. L’Allemagne a réduit de 24% sa consommation de gaz pour produire de l’électricité, tandis qu’elle a augmenté de 22% celle au charbon.
Prix du gaz dans le monde :
Les mouvements de prix sur le gaz mondial sont bien différents entre l’Asie et l’Europe d’un côté, et les Etats-Unis de l’autre.
Asiatiques et Européens sont fortement dépendants de pays tiers pour assurer leur approvisionnement gazier. Le Qatar exporte 90% de son GNL à l’Asie et 10% à l’Europe, ce qui implique que les ruptures d’approvisionnement, telles que nous connaissons aujourd’hui, provoquent des hausses de prix majeures.
Aux Etats-Unis, le pays est autosuffisant grâce à son gaz de schiste et connaît donc une plus grande stabilité de son marché.