Par Antoine Lensel, Fund Manager, European Equity et Jean-Baptiste Sergeant, Lead Client Portfolio Manager Equity chez Candriam
La transition structurelle vers l’autonomie européenne est déjà en cours dans le secteur technologique. Après s’être trop longtemps appuyée sur les capacités américaines et asiatiques, l’Europe s’est désormais engagée à réduire sa dépendance technologique en renforçant ses capacités nationales dans des domaines stratégiques.
Un cadre numérique européen ambitieux
Décennie numérique à l’horizon 2030
Pendant une grande partie de la dernière décennie, les décideurs politiques européens ont considéré l’autonomie technologique comme un objectif à long terme. Ils partaient du principe que les chaînes d’approvisionnement mondialisées étaient efficaces, que les plateformes technologiques américaines et asiatiques constituaient des partenaires fiables et que la sophistication du cadre réglementaire européen constituait un avantage suffisant. Chacune de ces hypothèses a depuis été mise à l’épreuve et s’est révélée erronée.
Le premier signal d’alerte a été la pénurie de semi-conducteurs pendant la pandémie de Covid, qui a paralysé la production automobile dans toute l’Europe. Les fractures géopolitiques qui ont suivi (telles que les restrictions commerciales et les contrôles à l’exportation) ont depuis rendu les enjeux évidents pour tout un chacun. La technologie n’est plus seulement une variable économique ; c’est un levier du pouvoir.
Afin de s’adapter à ce nouveau contexte, l’Europe a finalement décidé de renforcer son autonomie technologique grâce à un ensemble de mesures combinant réglementation, investissements et politique industrielle. La Décennie numérique à l’horizon 2030, adoptée en 2022, constitue le cadre stratégique de l’Union européenne visant à stimuler la transformation technologique et à garantir la souveraineté numérique du continent. Ce programme politique définit des objectifs chiffrés en matière de compétences numériques, d’infrastructures sécurisées, de numérisation des entreprises et de services publics en ligne. Il regroupe des financements provenant de multiples sources, pour un montant total estimé entre 250 et 300 milliards d’euros destinés à des investissements dans le numérique.[1]
En passe de produire 20 % des semi-conducteurs mondiaux
La relation de l’Europe avec les semi-conducteurs se caractérise par une contradiction frappante. Le continent abrite l’entreprise qui détient un monopole mondial sur les machines de lithographie à ultraviolets extrêmes (EUV), sans lesquelles il est impossible de fabriquer des puces de pointe où que ce soit dans le monde.
Et pourtant, l’Europe ne produit elle-même que moins de 10 % de la production mondiale de puces[2], et ne dispose pratiquement d’aucune capacité de production pour les nœuds inférieurs à 10 nm qui alimentent l’IA, les centres de données et le calcul haute performance. Le continent conçoit et rend possible la production, mais ne produit pas à grande échelle.
C’est important, car qui détient la production détient le contrôle. C’est celui qui exploite l’usine de fabrication de semi-conducteurs qui décide à qui attribuer les puces en priorité et qui devra attendre. L’Europe l’a appris à ses dépens en 2021, lorsque les fonderies taïwanaises ont réalloué leur production vers l’électronique grand public, provoquant l’arrêt complet des usines automobiles européennes. Lorsque la prochaine pénurie surviendra, l’Europe se retrouvera à nouveau en queue de peloton, à moins qu’elle ne développe ses propres capacités de production.
Pour éviter que ce scénario catastrophe ne se reproduise, l’UE s’est fixé un objectif contraignant : L’Europe doit produire au moins 20 % des semi-conducteurs mondiaux en valeur d’ici 2030. Dans le cadre de la Décennie numérique à l’horizon 2030, le règlement européen sur les semi-conducteurs (European Chips Act de septembre 2023) vise à permettre la réalisation de cet objectif. Il établit un cadre juridique, assouplit les règles en matière d’aides publiques aux méga-usines et mobilise 43 milliards d’euros de financements publics et privés afin de renforcer les capacités nationales de conception, de prototypage et de fabrication de microprocesseurs.
200 milliards d’euros pour combler le retard en matière d’IA
Dans le même temps, la concurrence sur le leadership en matière d’intelligence artificielle (IA) ne cesse de s’intensifier. L’IA n’est cependant pas un produit ; il s’agit d’une infrastructure sur laquelle les entreprises, les gouvernements et les établissements s’appuieront de plus en plus pour prendre des décisions, allouer des ressources et traiter des informations.
Aujourd’hui, l’Europe est avant tout consommatrice de cette infrastructure, elle ne la produit pas. Au niveau des logiciels, les entreprises européennes dépendent presque entièrement de modèles de base, d’infrastructures d’informatique en nuage et d’outils d’IA développés aux États-Unis. De plus, les modèles accessibles via une infrastructure d’informatique en nuage américaine relèvent du droit américain, quel que soit le lieu où se trouve l’utilisateur.
Pour réduire la dépendance technologique de l’Europe, le Plan d’action pour un continent de l’IA (avril 2025) prévoit de mobiliser 200 milliards d’euros d’investissements publics et privés. L’objectif principal est de tirer parti de l’industrie, de la recherche et des talents européens pour mettre en place un écosystème d’IA compétitif, souverain et conforme aux valeurs démocratiques. Ce plan prévoit notamment d’allouer des fonds publics à la mise en place de réseaux de calcul haute performance (HPC) en Europe, comprenant jusqu’à 19 usines d’IA et 5 gigafactories d’IA.
Parallèlement, le règlement sur le développement de l’informatique en nuage et de l’IA (Cloud and AI Development Act, CAIDA) est une proposition législative spécifique qui répond directement aux lacunes d’infrastructure mises en évidence par le Plan d’action. Le CAIDA a pour objectif de stimuler et de réglementer les investissements privés dans l’informatique en nuage et les centres de données. Il vise notamment à tripler la capacité des centres de données en Europe au cours des 5 à 7 prochaines années, en mettant l’accent sur des installations écologiques et économes en énergie. Il prévoit également de mettre en place des exigences de sécurité strictes pour les charges de travail critiques dans l’informatique en nuage (par exemple, dans les domaines de la défense et de la santé), afin d’assurer une protection contre les lois extraterritoriales étrangères. Le CAIDA n’a pas encore été adopté, mais les dirigeants de l’UE ont pour objectif de le finaliser et de l’adopter officiellement d’ici la fin de l’année 2027.
Cybersécurité : un cadre réglementaire exhaustif
Par ailleurs, la cybersécurité est désormais considérée comme un élément essentiel de la résilience nationale. Alors que les cyberattaques visant les infrastructures critiques connaissent une croissance exponentielle (les attaques par ransomware contre des organisations européennes ont augmenté de 81 % en 2024[3]), le marché des systèmes informatiques sécurisés, des communications cryptées et de la détection des menaces basée sur l’IA est en plein essor.
Selon Precedence Research, le marché mondial de la cybersécurité devrait dépasser les 500 milliards de dollars d’ici 2030[4], notamment sous l’impulsion de l’IA. Face à cette menace croissante, l’Union européenne a adopté trois textes législatifs en matière de cybersécurité, destinés à instaurer un niveau élevé et uniforme de cyber-résilience dans tous les États membres. L’UE n’est pas seule : les gouvernements et les entreprises considèrent la cybersécurité comme un investissement stratégique prioritaire, ce qui stimule la demande à long terme de solutions innovantes.

