La suspension brutale de Mythos 5 et Fable 5 par l’administration Trump crée un précédent majeur. Pour la première fois, un gouvernement occidental retire du marché des modèles d’IA avancés pour des raisons de sécurité nationale. En France, la quasi-totalité des réactions politiques a immédiatement transformé cette affaire en symbole de notre dépendance stratégique. Pourtant, cette lecture passe à côté du véritable enjeu industriel, juridique et cyber.
Pour Sébastien Lescop, directeur général de Cloud Temple, acteur majeur du cloud souverain qualifié SecNumCloud par l’ANSSI, cette affaire révèle une faille plus profonde.
« L’affaire Anthropic dit quelque chose de très simple, et de très brutal, car dans l’IA, la ressource stratégique n’est pas seulement le modèle, ni la puissance de calcul. C’est le droit de s’en servir. Deux modèles parmi les plus avancés du marché peuvent devenir indisponibles en quelques heures, non parce qu’ils ne fonctionnent plus, mais parce qu’une autorisation a été retirée. Voilà le vrai sujet. Nous parlons de GPU, de data centers, de localisation des données, mais le verrou décisif est ailleurs, dans le droit applicable, les licences, les contrôles à l’exportation, et la capacité d’un État à couper l’accès à une technologie critique. Une IA qu’un État étranger peut éteindre en une soirée n’est pas une infrastructure souveraine. C’est une dépendance sous licence.
Ce raisonnement ne concerne pas seulement Anthropic. Il traverse toute la pile numérique, des semi-conducteurs soumis aux contrôles export aux logiciels dépendants de politiques de licence, en passant par les services cloud suspendables. Nous ne possédons plus toujours les outils qui font tourner nos entreprises car nous en louons l’usage. Et ce qui est loué ailleurs peut être repris ailleurs. C’est aussi la limite d’une souveraineté réduite à la seule localisation des données. Héberger en Europe ne suffit pas si le modèle, la licence, les mises à jour et l’interrupteur restent soumis à un droit étranger. Localiser les serveurs sans maîtriser le droit de coupure, c’est mettre un cadenas européen sur une porte dont Washington garde la clé.
La question centrale n’est donc plus seulement de savoir où sont mes données. Elle est de savoir qui tient l’interrupteur. L’Europe commence à poser cette question avec son paquet de souveraineté technologique, le Cloud and AI Development Act et sa stratégie open source. Mais il faudra aller au-delà des intentions grâce à des infrastructures maîtrisées, des logiciels libres, des modèles ouverts et une doctrine d’achat public cohérente. La souveraineté numérique se vérifie le jour où le système continue de fonctionner quand le monde se tend. »
Jean-François Deldon, fondateur de Yakadata, cabinet de conseil en stratégie Data et IA, Ambassadeur « Osez l’IA » et Expert Bpifrance, y voit également un enjeu très concret pour les entreprises françaises.
« Les réactions politiques françaises ont presque toutes transformé Fable en symbole de dépendance stratégique, mais c’est une lecture incomplète. Le problème n’est pas que l’Europe soit privée d’un modèle miracle, car on peut très bien vivre sans Fable. Et de nombreuses TPE/PME ont de vrais sujets organisationnels et numériques à régler avant de s’intéresser à Fable.
Le vrai sujet est qu’un modèle de pointe comme Mythos/Fable peut devenir un révélateur massif de failles, donc un accélérateur cyber et un test de maturité pour nos organisations. La souveraineté européenne ne devrait pas consister uniquement à courir après le dernier modèle, mais à réduire la techno-dépendance, protéger le patrimoine logiciel et garantir que nos données, nos codes et nos infrastructures ne deviennent pas encore plus lisibles par plus puissant que nous. »
