Cette saison de résultats devait trancher une question centrale pour les marchés : les investisseurs peuvent-ils encore absorber la montée continue des dépenses d’investissement liées à l’intelligence artificielle ? Alphabet a ouvert le bal en relevant le haut de sa fourchette de dépenses (capex) 2026 à 205 milliards de dollars, contre 190 milliards auparavant. La réaction a été immédiate : le titre a cédé 7% dans la foulée de la publication, entraînant momentanément dans son sillage Amazon, Meta et Microsoft, avant que les trois groupes ne publient à leur tour leurs propres résultats.
Une facture qui s’alourdit, mais une demande qui reste solide. Le détail des chiffres relativise l’inquiétude initiale. L’activité cloud d’Alphabet a enregistré sa plus forte croissance depuis plusieurs années, confirmant que la demande sous-jacente est bien réelle et non spéculative. Cette dynamique a toutefois un coût : la dette long terme d’Alphabet a plus que doublé depuis le début de l’année, à environ 98 milliards de dollars, tandis que celle d’Amazon progresse de plus de 80%, à près de 119 milliards. Chez les deux groupes, le flux de trésorerie disponible est passé en territoire négatif au premier semestre, une situation qui devrait perdurer sur l’année selon les analystes. Meta, seul grand nom du secteur sans activité cloud pour amortir la facture, vise désormais jusqu’à 145 milliards de dollars de capex en 2026 ; son flux de trésorerie s’est effondré de plus de 90% au deuxième trimestre, et le titre a reculé de près de 9% à l’annonce. Sur le marché du crédit, la nervosité se traduit par un écartement des primes de risque sur la dette des hyperscalers, les CDS d’Oracle faisant désormais office de baromètre pour l’ensemble du secteur, désormais un cran seulement au-dessus de la catégorie spéculative.
Microsoft rassure le marché. Les résultats de Microsoft ont apporté la preuve que les investisseurs acceptent ce niveau de dépenses, à condition d’en voir les retombées concrètes. Azure a accéléré sa croissance, les bénéfices ont dépassé les attentes, et les prévisions de dépenses 2026 se sont révélées plus mesurées que redouté. L’action a bondi d’environ 15%, l’une de ses meilleures séances depuis des années, entraînant le Nasdaq dans son sillage et apaisant le climat autour des valeurs liées à l’IA, semi-conducteurs compris , un secteur qui reste par ailleurs sous surveillance face à la montée de la concurrence chinoise.
Une tonalité plus sereine à Paris, taux sous tension aux Etats-Unis. Cette accalmie se prolonge ce vendredi en Europe, où les marchés évoluent sans les tensions technologiques observées plus tôt dans la semaine, tandis que le Nikkei japonais a gagné plus de 4% sur la même dynamique. À Paris, Worldline a apporté sa propre bonne nouvelle : le titre s’est envolé de plus de 20% au lendemain de résultats semestriels solides confirmant que son plan de redressement porte ses fruits. Point de vigilance côté taux : le rendement des bons du Trésor américain à 30 ans a atteint son plus haut niveau depuis 19 ans, au-dessus de 5,2%, après le maintien des taux directeurs par la Réserve fédérale, alors même que l’inflation sous-jacente (indice PCE) a ralenti à 3,7% sur un an en juin. Selon LSEG, les bénéfices agrégés du S&P 500 devraient bondir de près de 40% au deuxième trimestre, en grande partie portés par les valeurs liées à l’IA ; l’indice se traite désormais à environ 20 fois les bénéfices attendus, légèrement au-dessus de sa moyenne décennale.
Dans ce contexte, nous restons prudents sur les valeurs de l’intelligence artificielle. Les investisseurs affichent désormais des attentes élevées en matière de retour sur investissement, et le marché ne tolère plus les hausses de capex sans visibilité claire sur leur monétisation. Compte tenu des niveaux de valorisation atteints et de l’endettement croissant de plusieurs acteurs, un retournement de sentiment, sur la demande en IA, sur les taux, ou sur la capacité des hyperscalers à convertir leurs investissements en revenus, pourrait avoir un impact significatif sur ces valeurs.
Grégoire KOUNOWSKI
Investment Advisor chez Norman K

