Comme prĂ©vu, la Fed a relevĂ© ses taux d’intĂ©rĂŞt de 75 points de base (pb) supplĂ©mentaires cette semaine, portant la fourchette supĂ©rieure du taux cible Ă 3,25 %, un niveau jamais atteint depuis 2005/2008. Plus important encore, elle a dĂ©voilĂ© ses estimations de croissance, d’emploi et d’inflation ainsi que ses fameux « dot plots » (graphiques de projections de taux pour les prochaines annĂ©es) qui suggèrent un plateau de taux d’intĂ©rĂŞt Ă©levĂ©s pendant près de deux ans (graphique 1).
La Banque nationale suisse (BNS) a Ă©galement relevĂ© ses taux cette semaine de 75 points de base, un geste historique qui porte les taux Ă 50 points de base, et elle serait prĂŞte Ă intervenir (dans les deux sens) sur les marchĂ©s des changes, en cas d’apprĂ©ciation excessive par rapport Ă l’euro (ce qui pourrait affaiblir la compĂ©titivitĂ© extĂ©rieure de l’industrie) ou de dĂ©prĂ©ciation excessive par rapport au dollar amĂ©ricain (ce qui gonflerait les importations d’Ă©nergie).
La Banque d’Angleterre (BoE) a augmentĂ© son taux d’intĂ©rĂŞt de 50 pb Ă 2,25 %, lors d’un vote serrĂ© de 5 voix contre 4, près de la moitiĂ© de ses membres ayant votĂ© pour une augmentation de 75 pb dans un contexte d’inflation Ă deux chiffres au Royaume-Uni. Sur le plan fiscal, le nouveau gouvernement britannique menĂ© par Liz Truss a annoncĂ© les rĂ©ductions d’impĂ´ts les plus importantes depuis 1972, rĂ©duisant les impĂ´ts et taxes sur les mĂ©nages les plus riches et les entreprises dans l’espoir de stimuler la croissance. Cette annonce a dĂ©clenchĂ© une forte dĂ©prĂ©ciation de la livre sterling et des obligations sur le marchĂ©. Un Ă©vĂ©nement qui tombe mal, un jour après que la BoE ait Ă©galement annoncĂ© un resserrement quantitatif. La semaine a Ă©tĂ© difficile pour les Britanniques, puisque l’indice PMI du secteur des services est Ă©galement passĂ© sous la barre des 50, seuil qui sĂ©pare une expansion d’une contraction de l’activitĂ©.
Enfin, la Banque du Japon n’est pas revenue sur sa position accommodante, maintenant le contrĂ´le de la courbe des taux. Toutefois, elle a commencĂ© Ă intervenir contre l’affaiblissement inquiĂ©tant du yen.
2 – Principaux Ă©lĂ©ments Ă retenir des dĂ©cisions de politique monĂ©taire
Jusqu’Ă prĂ©sent, rien ne semble dĂ©tourner les banques centrales de leur engagement Ă lutter contre l’inflation ; ni les perspectives macroĂ©conomiques plus faibles, ni le resserrement des conditions financières.
Le mode d’intervention des banques centrales est basĂ© sur une lecture stagflationniste de la situation ; c’est l’inflation Ă©levĂ©e qui serait maintenant le moteur de l’affaiblissement du cycle, et c’est la lutte contre l’inflation qui est un prĂ©requis pour ramener l’Ă©conomie sur une trajectoire de croissance Ă moyen terme, quitte Ă affaiblir davantage la croissance et l’emploi Ă court terme.
L’affaiblissement des attentes du marchĂ© concernant l’inflation amĂ©ricaine (le point mort de l’inflation Ă deux ans aux États-Unis est descendu Ă 2,3 %) ne signifie pas que la Fed considère que son travail est terminĂ©, au contraire, elle veut voir la preuve que l’inflation rĂ©alisĂ©e diminue avant de relâcher son cycle de resserrement.
Pas de pivot en vue pour la Fed
Après la rĂ©union du FOMC de juillet, les investisseurs pariaient sur le fait que la Fed Ă©tait passĂ©e d’une phase de hausses automatiques des taux Ă des dĂ©cisions monĂ©taires davantage dĂ©pendantes des donnĂ©es Ă©conomiques, ce qui pouvait signaler un prochain pivot dans la communication de la Fed, potentiellement dès Jackson Hole. Nous n’avions pas souscrit Ă cette lecture optimiste, mais souscrivions nĂ©anmoins Ă l’idĂ©e qu’un tournant plus accommodant pouvait intervenir au premier semestre 2023. Les investisseurs doivent maintenant s’adapter Ă une nouvelle rĂ©alitĂ© : cette Fed est prĂŞte Ă faire baisser davantage l’Ă©conomie et semble ĂŞtre convaincue qu’un plateau de taux Ă©levĂ©s est nĂ©cessaire pour faire baisser l’inflation en mettant fin Ă la spirale salaires/prix.
Les dot plots suggèrent que la Fed veut amener les taux rĂ©els en territoire positif et maintenir des taux Ă©levĂ©s pendant deux ans. C’est dĂ©jĂ le cas si l’on compare les taux de la Fed aux points morts d’inflation Ă 5 ans, mais les taux rĂ©els sont encore nĂ©gatifs sur la base de l’inflation actuelle. Cependant, en 2023, les Fed funds devraient dĂ©passer le taux d’inflation.
Enfin, la volatilitĂ© des devises est une source de prĂ©occupation croissante pour les autres banques centrales, car elle est une source d’inflation importĂ©e. Bien que nous ne voyions pas arriver un nouvel accord du Plaza (baisse orchestrĂ©e et concertĂ©e du dollar en 1985), nous pourrions nous attendre Ă davantage d’interventions sur le marchĂ© des changes, contrairement aux deux dĂ©cennies oĂą la politique monĂ©taire des grandes banques centrales Ă©tait uniquement guidĂ©e par des objectifs macroĂ©conomiques nationaux.
3 – Implications macro-Ă©conomiques
Inflation
Ces dĂ©cisions devraient continuer Ă faire baisser les anticipations d’inflation et auront un effet aux États-Unis sur l’inflation rĂ©alisĂ©e par le biais d’un ralentissement de la consommation, de l’emploi et des investissements (voir ci-dessous). Cependant, comme l’inflation europĂ©enne est beaucoup plus liĂ©e Ă l’offre, c’est davantage un mĂ©lange de politique fiscale sur l’Ă©nergie et de politique monĂ©taire plus stricte qui peut calmer l’inflation.
Emploi et croissance
L’enquĂŞte PMI composite de septembre, qui combine l’activitĂ© dans les secteurs des services et de l’industrie manufacturière, s’est rĂ©vĂ©lĂ©e infĂ©rieure Ă 50 pour les États-Unis pour le troisième mois consĂ©cutif. La croissance Ă©conomique va commencer Ă porter les stigmates du resserrement monĂ©taire ; en effet, les projections de la Fed ont ramenĂ© la croissance mĂ©diane du PIB en 2023 Ă 1,2 % (en glissement annuel au T4), soit un peu plus que notre hypothèse (croissance infĂ©rieure Ă 1 % sur l’annĂ©e 2023) mais assez proche au final. En revanche, il nous semble de plus en plus improbable que la trajectoire adoptĂ©e par la Fed puisse maintenir le taux de chĂ´mage en dessous de 4,5 % comme le suggèrent ses prĂ©visions (4,4 % de chĂ´mage en 2023 et 2024).
Les investissements du secteur privĂ© devraient en effet rĂ©agir Ă l’affaiblissement de la croissance et Ă l’augmentation du coĂ»t de la dette, ce qui est gĂ©nĂ©ralement le moteur de l’accĂ©lĂ©ration du ralentissement Ă©conomique, et ce qui sĂ©pare l’atterrissage en douceur de l’atterrissage plus dur du cycle. L’Ă©conomie amĂ©ricaine est de facto de plus en plus sur la corde raide entre ces deux scĂ©narios.
Immobilier
Comme nous l’avons Ă©crit Ă plusieurs reprises depuis le printemps 2022, les prix de l’immobilier amĂ©ricain ne sont pas Ă l’abri face Ă un resserrement monĂ©taire de cette ampleur. La sĂ©quence est gĂ©nĂ©ralement la suivante : la hausse des taux hypothĂ©caires commence Ă frapper les volumes de transactions, puis les prix suivent avec un retard de six mois. Avec des taux hypothĂ©caires Ă 6 %, il est difficile de croire que nous pouvons Ă©viter un retournement des prix. Cependant la Fed ne semble pas s’inquiĂ©ter d’une normalisation des prix qui ont Ă©tĂ© propulsĂ©s par une dĂ©cennie d’assouplissement monĂ©taire.
Ratios de la dette publique
Les questions de soutenabilitĂ© budgĂ©taire referont sans doute surface et se voient dĂ©jĂ dans les taux d’intĂ©rĂŞt des dettes pĂ©riphĂ©riques alors que l’on s’attend gĂ©nĂ©ralement Ă ce que l’inflation stimule le PIB nominal et allège mĂ©caniquement les ratios dette/PIB, le contexte est diffĂ©rent puisque la politique budgĂ©taire est mobilisĂ©e contre l’inflation en 2022 et 2023. Si la croissance du PIB et l’inflation doivent s’estomper avant que les taux d’intĂ©rĂŞt ne redescendent (dans l’hypothèse d’un plateau de 18 Ă 24 mois de taux Ă©levĂ©s par exemple), cela gonflera les coĂ»ts du service de la dette. Les investisseurs s’intĂ©resseront particulièrement Ă la maturitĂ© moyenne de la dette publique pour Ă©valuer la vitesse d’augmentation des coĂ»ts du service de la dette.
4 – Implications « cross-assets » pour les investisseurs
Ce contexte accroît encore le pouvoir d’attraction de la liquidité en dollar dont le rendement est devenu très attractif (3,6 % à 3 mois, 4,8 % à 12 mois).
Les courbes de rendement devraient normalement s’inverser davantage, car des hausses de taux plus nombreuses et plus ciblĂ©es devraient affaiblir davantage les perspectives de croissance Ă moyen terme. Avec une inversion proche de -50 pb sur 30 ans-2 ans, nous nous rapprochons des niveaux enregistrĂ©s au deuxième trimestre 2000. Toutefois, un environnement stagflationniste tel que celui d’aujourd’hui peut amener la courbe des taux Ă des niveaux plus inversĂ©s pendant plus longtemps que lors des cycles plus rĂ©cents, Ă l’exception de certains pays (comme au Royaume-Uni) oĂą des politiques budgĂ©taires insoutenables pourraient entraĂ®ner une aversion pour le risque sur les obligations d’État et une accentuation de la pentification de la courbe des taux.
La correction des marchĂ©s boursiers devrait se poursuivre au cours du prochain trimestre ; un ajustement Ă la hausse de 50 points de base des taux de la Fed pour l’annĂ©e prochaine (taux Fed plafonnant Ă 4,5 %), avec des prĂ©visions d’inflation ramenĂ©es en dessous de 2,5 %, appelle logiquement Ă une baisse des ratios prix/bĂ©nĂ©fices d’Ă©quilibre. Nous continuons Ă penser que c’est maintenant en grande partie la trajectoire future des bĂ©nĂ©fices qui dĂ©terminera les perspectives des marchĂ©s d’actions et que la réévaluation due Ă la hausse des taux est en grande partie terminĂ©e, mais chaque durcissement supplĂ©mentaire de la Fed entraĂ®ne une baisse des multiples de valorisation d’Ă©quilibre du marchĂ© actions.
Les investisseurs doivent donc adapter leurs portefeuilles Ă ce nouveau cadre plutĂ´t que d’attendre un prochain pivot pour revenir sur les valeurs de croissance. Les investisseurs doivent construire des portefeuilles rĂ©silients gĂ©nĂ©rateurs de rendement dans un environnement de faible croissance et de taux Ă©levĂ©s.
Dans ce contexte, nous continuons Ă privilĂ©gier une combinaison d’obligations de qualitĂ© Ă court terme, d’actions gĂ©nĂ©ratrices de dividendes et de flux de trĂ©sorerie rĂ©silientes, ainsi qu’un niveau croissant de liquiditĂ©s, qui rĂ©munèrent dĂ©sormais les investisseurs par des rendements plus attractifs tout en limitant l’exposition au risque de taux comme aux risques cycliques.
Cet environnement de forte volatilité sur les marchés des taux, des actions et des devises offre également des opportunités intéressantes dans les stratégies basées sur les options et les produits structurés.
En conclusion, il y a une bonne nouvelle dans ce difficile changement de paradigme : le retour du rendement, qui devrait rester la priorité des investisseurs dans les 12 à 18 prochains mois.