ven. Avr 4th, 2025

Par Jeremy Rifkin, philosophe de l’économie et auteur de 23 ouvrages traduits en 35 langues

L’économiste et philosophe Jeremy Rifkin explique comment l’impression 3D révolutionne le commerce mondial en rendant les tarifs obsolètes et en bouleversant les chaînes de transport maritime, aérien et terrestre.

Contrairement aux biens physiques produits par des multinationales et soumis aux droits de douane dans le commerce mondial, les PME technologiques utilisant la fabrication additive/impression 3D peuvent partager les fichiers numériques de leurs produits avec des distributeurs locaux à un coût marginal quasi nul. Ces distributeurs peuvent alors imprimer et livrer les produits aux consommateurs sans payer de tarifs douaniers. Ce changement est fondamental.

Le 2 avril, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent annoncera que l’administration Trump imposera un « chiffre » de réciprocité tarifaire aux nations dont les États-Unis estiment qu’elles doivent « équilibrer leurs obligations douanières ». Mais cette initiative échouera face à la révolution technologique en cours qui transforme la nature même du commerce et des échanges.

Alors que les nations s’engagent dans une guerre commerciale acharnée qui menace de disloquer l’économie mondiale en temps réel, une Troisième Révolution Industrielle prend forme et rend obsolètes les droits de douane sur une vaste gamme de biens physiques – à l’exception notable des combustibles fossiles, des produits agricoles, des terres rares, ainsi que des matériaux comme le bois et la pierre. Cette révolution repose sur l’impression 3D, qui remplace les méthodes manufacturières soustractives des 19e et 20e siècles par une production additive au 21e siècle, redéfinissant ainsi l’ordre géopolitique.

Une Économie Sans Tarifs

Les entreprises du monde entier contournent les droits de douane en expédiant des fichiers logiciels de produits imprimés en 3D à des coûts marginaux quasi nuls. Ces fichiers sont ensuite utilisés par des fournisseurs locaux pour imprimer et distribuer les produits aux consommateurs. Contrairement aux biens physiques, ces fichiers numériques ne sont pas soumis à des taxes à l’importation. Ce changement transforme les marchés traditionnels, basés sur le modèle « vendeur-acheteur », en réseaux de « fournisseurs-utilisateurs » qui émergent dans cette nouvelle révolution industrielle.

De plus, l’établissement d’installations intelligentes d’impression 3D pilotées par l’IA dans les ports permettrait de produire directement les biens sur place avant de les acheminer rapidement par camion ou train, réduisant ainsi drastiquement les délais de livraison.

L’impact économique est colossal. En 2024, le coût logistique mondial du transport de marchandises (maritime, aérien et terrestre) était estimé à 12,8 trillions de dollars, soit 11,6 % du PIB mondial de 110 trillions de dollars. La réduction de la dépendance aux chaînes logistiques traditionnelles permettra non seulement de diminuer ces coûts, mais aussi d’abaisser les prix des biens et services pour des milliards de consommateurs. Deloitte a rapporté que pendant la pandémie de COVID-19, les entreprises utilisant l’impression 3D ont réduit leurs délais de production de 70 % par rapport aux chaînes d’approvisionnement classiques.

L’Impact Environnemental et Climatique

En plus des gains économiques, l’impression 3D réduit considérablement l’empreinte carbone en diminuant la nécessité de vastes infrastructures logistiques. À elle seule, cette transition pourrait éliminer jusqu’à 11 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre liées au transport de marchandises.

Le changement climatique aggrave les perturbations des chaînes d’approvisionnement : inondations printanières, sécheresses estivales, incendies de forêt, ouragans et typhons entravent déjà les réseaux maritimes, aériens et terrestres. En misant sur la production locale via l’impression 3D, les entreprises atténuent ces risques et garantissent une continuité dans la livraison des biens.

Une Révolution dans la Construction et au-delà

La fabrication additive révolutionne déjà l’industrie du bâtiment. Par exemple, une maison imprimée en 3D commence par un programme informatique qui crée un modèle numérique. L’imprimante 3D, un robot utilisant des matériaux comme l’argile, le sable, le calcaire ou les déchets de construction recyclés, dépose des couches successives de matière, construisant la structure en aussi peu que 24 heures.

L’architecte italien Mario Cucinella a imprimé la première maison en argile, entièrement réalisée à partir de sols locaux, en seulement 200 heures, générant très peu de déchets. Selon lui, « la nécessité de logements durables et l’urgence des crises migratoires ou des catastrophes naturelles » motivent l’adoption de ces technologies.

Au-delà de la construction, l’impression 3D touche une multitude d’industries : turbines éoliennes, panneaux solaires, pièces automobiles, instruments chirurgicaux, prothèses, modèles architecturaux, effets spéciaux cinématographiques, et même l’industrie de la mode.

L’Avantage des PME et la Fin de la Centralisation

Les PME technologiques qui adoptent l’impression 3D réduisent considérablement leurs coûts de recherche, d’approvisionnement et de commercialisation, leur permettant de se développer rapidement à l’échelle mondiale tout en évitant les tarifs douaniers. Cela leur confère un avantage décisif sur les multinationales centralisées et intégrées verticalement qui ont dominé les deux premières révolutions industrielles.

Aujourd’hui, les 500 plus grandes entreprises mondiales représentent un tiers du PIB mondial avec des revenus de 41 trillions de dollars, mais elles n’emploient que 65 millions de personnes sur une population active de 3,5 milliards. En revanche, les PME constituent 99,8 % des entreprises non financières de l’UE, fournissent 65,2 % des emplois et génèrent 52 % du PIB. Aux États-Unis, elles représentent 99,9 % des entreprises, emploient près de la moitié de la main-d’œuvre et contribuent à hauteur de 45 % au PIB. Globalement, elles forment 90 % des entreprises et assurent plus de 50 % de l’emploi mondial.

Un Nouvel Ordre Économique

Les sceptiques pourraient tenter d’imposer des tarifs sur les fichiers numériques de conception 3D, mais la prolifération des PME et l’absence de barrières physiques rendent cette tâche quasi impossible. En réalité, nous assistons non pas au retour d’une ère géopolitique conflictuelle, mais à la fin du modèle centralisé des 19e et 20e siècles. La Troisième Révolution Industrielle favorise une gouvernance économique plus locale et distribuée.

Alors que les révolutions industrielles précédentes nécessitaient d’énormes investissements et des infrastructures militarisées pour sécuriser les flux de ressources et de marchandises, la nouvelle économie additive repose sur un modèle décentralisé et bioconnecté.

Comme Tim Berners-Lee a conçu le Web pour permettre un partage libre de l’information, l’impression 3D et les réseaux de fournisseurs-utilisateurs poursuivent cette logique en permettant un échange économique distribué à l’échelle mondiale.

Les foires commerciales et les incubateurs en fabrication additive explosent partout dans le monde. Les universités forment une nouvelle génération d’entrepreneurs spécialisés en IA et en impression 3D. L’essor de cette technologie est inarrêtable.

Conclusion : Une Révolution Inévitable

L’impression 3D, dirigée par l’IA, remplacera rapidement l’ancien modèle industriel centralisé avant le milieu du siècle. Contrairement aux infrastructures des révolutions industrielles précédentes, qui ont concentré les richesses entre quelques mains, la Troisième Révolution Industrielle démocratisera la production et la distribution économiques à l’échelle mondiale.

Les tentatives d’imposer des tarifs sur cette nouvelle ère échoueront. La transition est déjà en marche, et il n’y a pas de retour en arrière possible.


Jeremy Rifkin est philosophe de l’économie et auteur de 23 ouvrages traduits en 35 langues. Son dernier livre, Planet Aqua: Rethinking Our Home in the Universe, vient de paraître. Il a conseillé l’Union européenne, la Chine et le Sénat américain sur la transition vers une Troisième Révolution Industrielle face au changement climatique.

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