À Washington, les élections de mi-mandat de ce mardi ont profondément rebattu les cartes. Pour la première fois depuis 2023, les démocrates ont remporté le contrôle des deux chambres du Congrès, infligeant un revers politique majeur à Donald Trump à mi-parcours de son second mandat. Ce résultat ouvre une nouvelle période de cohabitation institutionnelle : la Maison-Blanche reste républicaine, mais le pouvoir législatif passe sous contrôle démocrate. Au-delà du symbole politique, cette configuration pourrait modifier sensiblement le rythme et les conditions de mise en œuvre de la politique économique et internationale américaine au cours des deux prochaines années.
Ce vote traduit avant tout une sanction de la politique menée par l'administration Trump, dans un contexte marqué par la hausse du coût de la vie, les tensions inflationnistes et les conséquences économiques de la guerre en Iran. La cote de popularité de Donald Trump est ainsi au plus bas avec seulement 37,5% d'opinions positives, soit le niveau le plus bas jamais atteint par un président américain en exercice lors d'élections de mi-mandat.
Les démocrates ont réalisé des gains importants dans plusieurs États traditionnellement républicains, leur permettant de conquérir la majorité à la fois au Sénat et à la Chambre des représentants. Cette victoire leur offrira désormais la maîtrise des commissions parlementaires, du calendrier législatif et de larges pouvoirs d'investigation sur l'administration. Il ne faut toutefois pas y voir un changement immédiat de politique économique : le président conserve son droit de veto et une importante capacité d'action par décret, tandis que les règles du Sénat rendent difficile l'adoption de textes sans compromis bipartisan.
Pour les marchés financiers, le principal enjeu réside donc moins dans un changement radical de politique que dans une période potentiellement prolongée d'incertitude institutionnelle. Les premières réactions ont été relativement favorables : les marchés actions ont rebondi et le dollar s'est légèrement replié, les investisseurs accueillant favorablement la perspective d'un meilleur équilibre des pouvoirs. Si, à première vue, cette période de cohabitation peut engendrer une période de relative stabilité, à moyen terme, le risque de blocage législatif pourrait peser sur la visibilité économique. Les négociations budgétaires, le relèvement du plafond de la dette et le financement des administrations fédérales pourraient devenir des sujets de confrontation récurrents. La perspective de nouveaux shutdowns ne peut donc être écartée, même si les deux partis auront, a priori, intérêt à éviter une paralysie durable de l'État fédéral.
La politique commerciale américaine pourrait également devenir un terrain d'affrontement majeur. Les démocrates devraient chercher à renforcer le contrôle parlementaire sur les décisions tarifaires de Donald Trump, notamment en contestant leur utilisation comme instrument de pression diplomatique. Pour autant, la Maison-Blanche conserve plusieurs leviers juridiques lui permettant d'imposer des droits de douane sans obtenir systématiquement l'accord préalable du Congrès. La décision de la Cour suprême de février 2026, qui a invalidé le recours à l'IEEPA pour instaurer des tarifs douaniers, a certes réduit les marges de manœuvre présidentielles, mais d'autres dispositifs légaux restent disponibles. Le scénario le plus probable est donc celui d'une politique commerciale toujours protectionniste, mais davantage contestée et susceptible de générer de nouvelles incertitudes pour les entreprises et les chaînes d'approvisionnement internationales.
Sur le plan géopolitique, les conséquences pourraient être plus sensibles encore. La guerre en Iran a constitué l'un des principaux sujets de mécontentement électoral et les démocrates devraient désormais exercer une pression accrue sur l'administration pour encadrer, voire limiter, les opérations militaires. Ils disposent notamment de leur pouvoir budgétaire pour conditionner certains financements et de leurs nouvelles prérogatives d'investigation pour demander des comptes à la Maison-Blanche. Il serait toutefois prématuré d'anticiper un arrêt rapide du conflit : le président conserve une large autorité en matière de politique étrangère et peut opposer son veto aux initiatives parlementaires visant à restreindre son action. Le changement pourrait surtout se traduire par une pression politique croissante en faveur d'une désescalade, avec des répercussions potentielles sur les prix de l'énergie et les primes de risque géopolitiques.
Pour les investisseurs, cette nouvelle configuration institutionnelle invite donc à distinguer le risque politique de ses conséquences économiques concrètes. Un Congrès démocrate ne signifie pas nécessairement un changement de cap immédiat, mais il réduit la capacité de Donald Trump à faire adopter seul ses grandes réformes et l'oblige à négocier davantage, notamment sur les budgets, les dépenses publiques et les questions commerciales. Cette situation pourrait limiter certaines initiatives les plus radicales, tout en entretenant une volatilité liée aux négociations et aux rapports de force politiques. Dans ce contexte, la diversification géographique et sectorielle, ainsi que la préférence pour les entreprises disposant de bilans solides et d'une bonne visibilité sur leurs résultats, restent des principes essentiels. Les prochains mois seront surtout déterminés par la capacité des deux camps à trouver des compromis : après deux années de relative concentration du pouvoir à Washington, les marchés vont devoir composer avec un État fédéral sujet aux rapports de force et dans lequel la négociation pourrait redevenir la principale condition de stabilité.
Grégoire KOUNOWSKI
Investment Advisor chez Norman K