Par Antoine Fraysse-Soulier, responsable de l’analyse des marchés pour etoro
La concurrence chinoise réveille les inquiétudes sur les semi-conducteurs. Hier à Wall Street, Micron a perdu 3,6 % et Applied Materials près de 7 %, tandis que l’indice américain du secteur, le Nasdaq 100, enregistrait sa cinquième baisse consécutive. En Corée du Sud, Samsung Electronics et SK Hynix ont respectivement chuté de 7,4 % et 10 %. Au cœur de cette nervosité, la percée technologique revendiquée par le fabricant chinois de mémoires CXMT.
Le groupe annonce une nouvelle architecture, baptisée « 4F² », permettant de concentrer davantage de cellules mémoire sur une surface réduite. Destinées aux serveurs des centres de données, les premières puces seraient commercialisées avant la fin de l’année. Si cette avancée se confirme, CXMT aurait franchi une étape sur laquelle Samsung et SK Hynix travaillent depuis plusieurs années. Elle illustrerait aussi la capacité chinoise à développer des solutions malgré les restrictions américaines sur l’accès aux équipements avancés.
Pour les investisseurs, l’enjeu dépasse la performance technologique. Une offre plus abondante et compétitive pourrait réduire le pouvoir de fixation des prix des producteurs historiques. Micron, Samsung et SK Hynix pourraient vendre davantage de mémoires, tout en gagnant moins sur chaque puce. La croissance des usages de l’IA ne suffirait alors plus à préserver des marges exceptionnelles.
Il serait toutefois prématuré d’annoncer un bouleversement industriel. L’affirmation de CXMT reste à démontrer, notamment sur les rendements de production. Quelle proportion des puces fabriquées sera réellement utilisable, et à quel coût ? Présenter un produit ne signifie pas pouvoir le fabriquer massivement et rentablement. Morningstar souligne précisément la difficulté de cette transition.
Autre distinction essentielle, cette annonce ne constitue pas une menace immédiate pour les positions des trois grands producteurs dans la mémoire à large bande passante, la HBM, indispensable aux accélérateurs d’IA. Elle témoigne surtout d’un rapprochement technologique sur le marché plus large de la mémoire.
A mon sens, cette correction boursière traduit une réévaluation de la durée des profits exceptionnels. Une détente des prix pourrait bénéficier aux acheteurs et alléger les coûts des infrastructures d’IA. Mais, pour leurs fournisseurs, elle rappellerait une réalité, à savoir qu’une révolution technologique ne supprime pas les cycles industriels, ni la concurrence !
OpenAI : 1 400 milliards de dollars à justifier
OpenAI cristallise les attentes, mais aussi les interrogations autour de l’intelligence artificielle. Selon Bloomberg, le créateur de ChatGPT affichait environ 50 milliards de dollars de chiffre d’affaires annualisé fin septembre et viserait au moins 70 milliards d’ici décembre.
OpenAI, Anthropic et d’autres entreprises d’IA mettent souvent en avant leur chiffre d’affaires annualisé comme indicateur clé de croissance. Toutefois, les méthodes de calcul varient d’une entreprise à l’autre. Le chiffre d’affaires annualisé d’Anthropic a atteint 65 milliards de dollars fin juillet, ce qui est sensiblement supérieur à celui d’OpenAI.
L’enjeu devient considérable lorsqu’on regarde la valorisation. OpenAI chercherait à lever au moins 30 milliards de dollars sur une valorisation de 1 400 milliards, avant apport des nouveaux capitaux. Rapporté aux revenus annualisés de septembre, cela représente arithmétiquement 28 fois les ventes, contre 20 fois si l’objectif de décembre est atteint. À ce niveau, une croissance spectaculaire doit s’accompagner d’une trajectoire crédible vers la rentabilité.
Le développement auprès des entreprises pourrait soutenir cette trajectoire. Lorsqu’un outil devient indispensable au fonctionnement d’une organisation, son utilisation peut s’inscrire dans la durée et faciliter le renouvellement des contrats. La progression des revenus devra donc être appréciée au regard du coût nécessaire pour les générer. Une entreprise peut vendre beaucoup plus tout en restant fortement dépendante de nouveaux financements.
La réaction boursière d’hier montre que le marché est sensible à ce sujet, surtout après la diffusion d’informations suggérant que le chiffre d’affaires annualisé d’OpenAI serait inférieur à certaines estimations précédentes. Hier, le Nasdaq 100 a perdu 1,4 % et le Soxx, l’indice des grandes valeurs des semi-conducteurs a reculé de 3,4 %.
OpenAI devra ainsi convaincre sur deux fronts. Tout d’abord atteindre ses objectifs commerciaux et démontrer que cette croissance peut financer durablement ses ambitions. Pour les marchés, la qualité des revenus et les besoins de financement deviennent aussi déterminants que la vitesse d’adoption de l’IA.

