Ce 27 octobre 2026, noyb, en collaboration avec Intérêt à Agir, DIPLab et Reversing.Works, a déposé cinq plaintes contre Scale AI en France, en Italie, aux Pays-Bas et en Autriche. Cette entreprise américaine exploite une plateforme d’entraînement de l’intelligence artificielle appelée Outlier, qui recrute plus de 900 000 travailleurs dits « indépendants ». Parmi ses clients figurent Meta, OpenAI, Google et le gouvernement américain. Mais Scale AI ne se contente pas d’exploiter les connaissances et l’expérience de ces travailleurs : l’entreprise collecte d’importantes quantités de données personnelles à leur insu et leur impose une vérification biométrique intrusive pour qu’ils puissent toucher leur argent. En Europe, cette surveillance poussée sur le lieu de travail porte clairement atteinte au droit fondamental des travailleurs à la protection de leurs données personnelles (RGPD).
Qu’est-ce que le travail sur plateforme et quel est son lien avec l’IA ? Des services de transport comme Uber à la livraison de repas, en passant par l’annotation de données, plus de 40 millions de personnes voient déjà leur travail organisé par des plateformes numériques. Cette situation les place dans une position vulnérable. Les entreprises tentent notamment de contourner le droit du travail en affirmant, à tort, que leurs travailleurs sont des indépendants. Ceux-ci se retrouvent alors souvent exclus des prestations sociales, tandis que leur rémunération en pâtit. L’industrie de l’IA repose largement sur cette nouvelle forme de travail. Les outils d’IA populaires comme ChatGPT, Gemini et Grok sont eux aussi entraînés par des personnes qui examinent ou annotent manuellement les résultats produits par ces systèmes.
Scale AI : près d’un million de travailleurs L’entreprise américaine Scale AI figure parmi les acteurs majeurs de ce secteur. Elle exploite la plateforme d’annotation de données Outlier AI, qui recrute plus de 900 000 travailleurs indépendants via la plateforme. Ceux-ci entraînent les systèmes d’IA en réalisant différentes tâches : rédaction de prompts, classement de réponses, etc. Ils mettent ainsi leur expertise au service des grandes entreprises technologiques américaines. Parmi ses clients les plus connus figurent Meta, OpenAI, xAI, Google, Anthropic et le gouvernement américain.
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« Le travail sur plateforme semble constituer un terrain propice à une nouvelle forme de surveillance au travail. Dans toute autre forme d’emploi au sein de l’Union européenne, de telles pratiques seraient jugées inacceptables. Ce système ne prospère que grâce à son opacité délibérée. » – Thomas Le Bonniec, chercheur en sociologie au sein de DIPLab
Un suivi intrusif Les pratiques contestables en matière d’emploi ne sont pas le seul problème : Outlier soumet ses travailleurs à un suivi intrusif. Une analyse technique a révélé que, lorsque les travailleurs utilisent la plateforme Outlier, des traceurs appartenant à des entreprises telles que TikTok, LinkedIn et Facebook, mais aussi à la plateforme de sondages Sprig et à l’entreprise d’analyse de données Datadog, sont installés sur leurs appareils. Toutes les quelques secondes, ces traceurs transmettent les données personnelles des travailleurs à des tiers. Il s’agit notamment des adresses IP, des coordonnées, des identifiants uniques et d’informations sur les pages consultées. Ces données peuvent ensuite être utilisées, entre autres, à des fins de publicité ciblée et de profilage. « Un suivi aussi constant et aussi poussé pendant le travail va véritablement à l’encontre de toutes les attentes raisonnables. Pourquoi LinkedIn ou Facebook devraient-ils savoir sur quelles tâches vous travaillez ? » – Lisa Steinfeld Leiser, juriste spécialisée en protection des données chez noyb
Une identification biométrique imposée Scale AI oblige également les travailleurs à se soumettre à plusieurs reprises à une procédure de vérification biométrique réalisée par une entreprise appelée Persona. Celle-ci comprend des enregistrements vidéo de leur visage ainsi que le téléchargement de leur pièce d’identité. Scale AI affirme que cette procédure vise à prévenir les usurpations d’identité et à « vérifier les compétences des travailleurs ». Persona s’accorde aussi le droit de collecter une grande quantité de données personnelles, notamment les adresses IP, les informations relatives aux appareils, les données de géolocalisation, les adresses postales et les données de crédit à la consommation des utilisateurs. « Les violations mises en évidence dans les plaintes déposées contre Scale AI montrent clairement que l’essor de l’intelligence artificielle repose sur une main-d’œuvre considérable dont la vie privée est menacée. Les autorités de protection des données doivent désormais prendre ces questions au sérieux et appliquer des mesures de contrôle et de sanction strictes. » – Baptiste Delmas, coordinateur de projet chez Intérêt à Agir
Des plaintes déposées en France, en Italie, aux Pays-Bas et en Autriche noyb a déposé le 27 octobre 2026 au total cinq plaintes contre Scale AI pour violation du Règlement général sur la protection des données (RGPD). L’entreprise ne dispose pas d’une base légale valable pour installer des traceurs sur les appareils des plaignants sans leur consentement. Elle enfreint également le principe de minimisation des données prévu par le RGPD. Il en va de même pour le traitement des données biométriques.
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noyb demande une enquête approfondie sur ces violations et recommande aux autorités compétentes d’infliger une amende administrative afin de prévenir de nouvelles infractions similaires.
A propos des partenaires Les cinq plaintes déposées par noyb s’inscrivent dans le cadre d’une initiative interdisciplinaire consacrée aux conditions de travail tout au long des chaînes de valeur de l’intelligence artificielle, baptisée AI-WORLD. Ce projet est piloté par Intérêt à Agir, en partenariat avec DIPLab, et bénéficie du soutien de l’European AI & Society Fund et du Digital Freedom Fund.
DipLab est un groupe de recherche interdisciplinaire de l’Institut Polytechnique de Paris, créé en 2019. Il croise sciences sociales, informatique, linguistique, droit et économie pour étudier les plateformes numériques, l’IA et l’avenir du travail. Les recherches de ses membres couvrent plus de 30 pays.
Intérêt à Agir est un collectif d’avocats, juristes et chercheurs spécialisé dans le contentieux stratégique. Sans être signataire de la présente mise en demeure, Intérêt à Agir a accompagné les organisations signataires dans sa préparation, en leur apportant un appui méthodologique et juridique. noyb est une ONG basée à Vienne, en Autriche, qui travaille à l'application des lois sur la protection des données, en particulier le GDPR et la directive ePrivacy.
Pour en savoir plus sur les conditions de travail des travailleurs et la surveillance des plateformes, consultez : Rapport de DiPLab consacré à la surveillance à grande échelle Rapport de DiPLab sur la surveillance au travail exercée par les plateformes d’entraînement de l’IA