Climate Finance Day : les régulateurs montrent la voie, Bruno Le Maire choisit l’impasse

Alors que Bruno Le Maire et les grands acteurs financiers de la place
de Paris réunis au Climate Finance Day continuent de faire la sourde oreille aux impératifs
scientifiques sur le climat, l’ACPR et l’AMF montrent la voie en appelant toute la Place de Paris
à réduire ses soutiens sur toutes les énergies fossiles. Reclaim Finance appelle les acteurs
financiers à contrer l’expansion pétro-gazière et à sortir des hydrocarbures non
conventionnels d’ici 2030.

Ce matin, l’ACPR et l’AMF publiaient leur rapport (1) de suivi des engagements climatiques des
acteurs de la place de Paris. Ils y pointent du doigt les faiblesses des politiques pétrole et gaz et
appellent la Place financière à “mettre en place des politiques robustes, transparentes et comparables
sur toutes les énergies fossiles”. Ils s’appuient notamment sur les conclusions récentes de l’Agence
internationale de l’énergie (2) qui appellent à mettre fin au développement de nouveaux projets de
production d’énergies fossiles et sur les recommandations du Comité scientifique de l’Observatoire
de la Finance Durable pour une sortie des hydrocarbures non conventionnels (3).
Pourtant, dans son discours au Climate Finance Day (4), Bruno Le Maire a fait l’impasse sur les
stratégies de sortie des hydrocarbures non conventionnels demandées aux acteurs financiers en
octobre 2020. Le Ministre s’est contenté d’encourager les acteurs financiers à réduire leur intensité
carbone, une mesure qui ne mettra pas fin aux soutiens à l’expansion pétro-gazière incompatible avec
l’Accord de Paris. Le silence du Ministre et des grands acteurs financiers français sur ce point est
frappant, il contredit les engagements pris par ces mêmes acteurs en matière de neutralité carbone.
“Le fait que les régulateurs encouragent les acteurs financiers à mettre en place des politiques
robustes, portant sur toutes les énergies fossiles et tenant compte des recommandations de l’AIE,
doit être salué. Malheureusement, la volonté politique ne suit pas. Au contraire, le Ministre
Bruno Le Maire fait diversion et glisse même sous le tapis sa propre demande de sortie des
hydrocarbures non-conventionnels” déclare, Lucie Pinson, directrice générale de Reclaim
Finance.
Emboîtant le pas au ministre, le Crédit Agricole (5) a lui aussi creusé le fossé entre discours et actions.
Alors que le groupe a récemment rejoint des alliances mondiales visant la neutralité carbone d’ici
2050, il annonce des mesures minimalistes ne permettant ni de freiner l’expansion pétro-gazière, ni
d’amorcer une sortie des hydrocarbures non-conventionnels. La politique du groupe concerne
seulement trois des huit types d’hydrocarbures non conventionnels et ne permettra pas de mettre
fin à tous les soutiens du Crédit Agricole dans ces secteurs.

“Les grandes banques françaises n’ont toujours pas de réponse crédible face à l’urgence
climatique. Elles ne doivent pas s’étonner d’être sous le feu des critiques et des mobilisations
citoyen.nes. Le Crédit Agricole s’en tient à des annonces minimalistes qui ne l’empêcheront
toujours pas de soutenir les grands développeurs de ces énergies polluantes. C’est un nouveau
raté pour un groupe qui a rejoint les alliances internationales pour la neutralité carbone juste
avant la COP26. Tous les yeux sont désormais braqués sur Thomas Buberl, directeur général
d’AXA. L’assureur chef de file de la Net Zero Insurance Alliance doit, lui, joindre geste à la parole
: être “net zéro » en assurant des nouveaux projets pétro-gaziers ça n’existe pas.” commente
Lucie Pinson, directrice générale de Reclaim Finance.
Heureusement, certains acteurs de la Place sont prêts à briser le tabou de l’expansion pétro-gazière
: ce matin, Crédit Mutuel (6) et Fédération Française de l’Assurance (7) ont rejoint le mouvement
initié la semaine dernière par la Banque Postale, la MAIF et l’Ircantec (8).

Notes
1. Voir le rapport de l’ACPR et de l’AMF.
2. Voir le rapport “Net Zero 2050” de l’Agence Internationale de l’Energie et son World Energy Outlook
2021.
3. Voir les recommandations de l’Observatoire de la Finance Durable publiée en septembre 2021.
4. Voir le discours de Bruno Le Maire à la Climate Finance Day 2021, détaillé dans les notes
complémentaires ci-dessous.
5. Voir les notes complémentaires ci-dessous concernant les annonces du Crédit Agricole.
6. Crédit Mutuel a précisé ce matin que la banque ira plus loin que les annonces faites par la Fédération
Bancaire Française (FBF) la semaine dernière. La banque prend de nouvelles mesures pour un arrêt
de tous soutiens directs à de nouveaux projets pétroliers et gaziers, hors ceux couverts par sa politique
sur le secteur maritime. Crédit Mutuel s’engage aussi « à dialoguer avec les entreprises de son
portefeuille afin de les convaincre de renoncer à développer de nouveaux champs pétroliers et gaziers
après une échéance courte, sous peine d’être exclues de futurs soutiens ».
7. La FFA a aussi annoncé que « Les membres de la Fédération Française de l’Assurance s’engagent à
contribuer, via leurs investissements, à l’objectif de neutralité carbone en 2050. Dans cet objectif, la
Fédération Française de l’Assurance encourage ses membres à définir leurs politiques de dialogue avec
les entreprises du secteur des combustibles fossiles, incluant des calendriers d’arrêt de financement
des entreprises qui ne renonceraient pas à leurs nouveaux projets de production des énergies fossiles
non conventionnelles ».
8. Voir notre analyse de l’annonce de la Banque Postale, notre réaction à l’annonce de MAIF, et notre
analyse de la politique publiée par l’Ircantec.

Notes complémentaires sur les annonces de Crédit Agricole et de Bruno Le Maire
1/ Au cours de son discours au Climate Finance Day, le Ministre de l’Economie, des Finances et de la Relance,
Bruno Le Maire, a :
● Appelé les acteurs financiers à adopter d’ici mars 2022 une trajectoire de diminution de l’intensité
carbone de leurs portefeuilles. Le ministre n’a pas fait mention de ses précédentes demandes
concernant la sortie du charbon et des énergies fossiles non conventionnelles, une manière d’éviter de
revenir sur l’absence flagrante de réponse par les principaux acteurs financiers de la place à la
demande de 2020 sur le pétrole et le gaz. La trajectoire d’intensité mentionner doit faire l’objet d’un
travail spécifique mené par Yves Perrier, ancien CEO d’Amundi.
● Jusqu’à présent, seule une poignée d’acteurs ont donné suite à la demande du ministre d’octobre 2020
: la MAIF, la Banque Postale, l’Ircantec, et le Crédit Mutuel. Les mesures annoncées par Natixis, Crédit
Agricole et la FBF ne permettent pas même de stopper l’expansion dans les hydrocarbures non
conventionnels.
● L’utilité de la nouvelle demande sur l’intensité carbone reste à démontrer alors que de nombreuses
initiatives au niveau international existent déjà pour travailler à des stratégies d’alignement sur
l’Accord de Paris et d’atteinte de la neutralité carbone. Une chose est sûre, elle ne produira pas d’effet
avant plusieurs années alors qu’il nous faut parer à la première urgence : mettre un terme à l’expansion
pétro-gazière. La baisse de l’intensité carbone n’implique pas nécessairement – et dans le court terme
– un arrêt de tous les soutiens aux entreprises qui continuent de développer de nouveaux projets pétrogaziers.
2/ Crédit Agricole annonce plusieurs mesures :
Concernant les financements de projets, Crédit Agricole s’engage à ne plus financer directement de nouveaux
projets de dans les gaz et pétrole de schiste, sables bitumineux et en Arctique.
● Le seul ajout aux politiques existantes porte sur les projets gaziers auparavant non exclus en Arctique.
Cependant, la définition de l’Arctique n’est pas précisée. A l’heure actuelle, la définition du Crédit
Agricole n’exclut pas 80% des champs pétroliers et gaziers situés dans la zone AMAP dont l’utilisation
est recommandée par le comité scientifique de l’Observatoire de la Finance Durable et dont l’intérêt
est souligné par les régulateurs financiers.
● Mais le problème se trouve avant tout dans l’absence de mesures supplémentaires concernant les
entreprises actives ou qui développent de nouveaux projets en Arctique. A l’heure actuelle, la banque
n’exclut que les entreprises qui tirent une part significative de leurs revenus en Arctique. Si Gazprom
devrait dorénavant être exclu des soutiens du groupe, il est impératif que la banque s’aligne avec la
définition de l’Arctique retenue par le comité scientifique et d’expertise de l’Observatoire de la finance
durable de la Place financière de Paris et conditionne ses futurs soutiens financiers corporate à l’arrêt
du développement de nouveaux projets en Arctique.
Crédit Agricole s’engage à ne plus financer les entreprises qui tirent une part significative de leurs revenus des
sables bitumineux et des pétrole et gaz de schiste. Si Crédit Agricole ne dévoile pas le seuil retenu, il pourrait
s’agir de celui de 30% indiqué par la Fédération Bancaire Française une semaine plus tôt.
Enfin, Crédit Agricole s’engage à baisser d’ici 2025 de 20% l’exposition de son portefeuille de financements aux
entreprises actives dans le pétrole et le gaz. Cette mesure est similaire à celles prises par Société Générale en
octobre 2020, BNP Paribas en mai 2021, et Natixis la semaine dernière. Ces annonces ne couvrent que les prêts
et non les émissions d’actions et d’obligations qui représentent environ la moitié de l’ensemble des
financements. De plus, à moins d’être adossée à une politique d’exclusion claire, cette approche n’empêche pas
les banques de faire de nouveaux prêts à des entreprises très actives, voire qui se développent, dans les pétrole
et gaz.

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