Le commerce en France

Par Savills

Le 11 mai 2020, le gouvernement français engageait la sortie du confinement mis en place pour lutter contre la propagation du Covid-19. Progressivement et sous conditions, la plupart des commerces qui avaient dû baisser leur rideau ont pu reprendre leur activité.

Douze semaines plus tard1, quel bilan pour les acteurs du commerce en France, qu’il s’agisse des consommateurs, des enseignes ou des bailleurs ?

L’économie française a continué de se redresser au mois de juin. La reprise est même supérieure à celle qui était anticipée récemment. L’activité reste toutefois nettement en dessous de son niveau normal.

Dans l’hypothèse d’une circulation continue mais maîtrisée du Covid-19 dans les mois à venir (hypothèse qui reste privilégiée en dépit de la hausse des contaminations pendant l’été), permettant une adaptation progressive, la Banque de France prévoit une contraction du PIB français limitée à 10% pour l’ensemble de l’année 2020.

L’économie française apparaît comme une des plus touchées dans le monde par la crise sanitaire actuelle. Elle devrait par contre être en mesure de rebondir vivement en 2021. Dans ses dernières prévisions, la Banque de France anticipe une croissance de près de 7% en 2021, celle-ci restant ensuite à presque 4% en 2022. Ce serait plus que pour la plupart de ses voisins et que la moyenne de la zone euro.

Ce rebond, qui n’en est qu’à son frémissement, n’empêchera pas de lourdes répercussions sur l’emploi. Un peu plus de 4,42 millions de personnes étaient sans contrat de travail au mois de mai en France. Jamais avant le confinement la barre des 4 millions de personnes n’avait été franchie. L’OCDE anticipe une remontée importante du taux de chômage, qui passerait de 7,8% au premier trimestre à 11,3% à la mi-2020. En l’absence de seconde vague épidémique, il engagerait ensuite une décrue significative à partir de la fin 2020.

Si l’hypothèse d’une amélioration rapide de la situation de l’emploi se confirme, la consommation des ménages ne devrait pas trop souffrir. La hausse du moral des consommateurs, qui a regagné 4 points en juin pour se rapprocher de sa moyenne de long terme , pourrait se poursuivre et faciliter la mobilisation de l’épargne accumulée par les ménages pendant le confinement (épargne estimée à 75 milliards d’euros). D’ores et déjà, le niveau de consommation des Français se rapproche de la normale : l’Insee vient d’annoncer que les dépenses engagées par les Français au mois de juin ont dépassé celles enregistrées en février, avant la crise.

Le confinement a très clairement boosté le e-commerce, notamment sur l’alimentaire. Les livraisons de repas par les plates-formes telles qu’Uber Eats ou Deliveroo, concentrées en milieu urbain, sont restées stables alors que de très nombreux citadins avaient quitté les grandes métropoles pendant cette période. L’évolution a été encore plus nette sur les produits non cuisinés. Les Français, enfermés chez eux, se sont remis à la cuisine tout en ayant recours à l’approvisionnement dématérialisé. Sur les produits non alimentaires, les ventes en lignes ont également explosé, au prix parfois d’un allongement des délais de livraison.Il semble que le déconfinement n’a pas détourné les consommateurs du e-commerce. Il est encore trop tôt pour faire le bilan mais la progression annuelle des ventes en ligne seraient particulièrement forte pour les services, l’informatique, les articles de sport, les fournitures de bureaux, l’équipement automobile, les divertissements et les jouets. Le e-commerce, qui représentait 9,8% des ventes de détail (2% dans l’alimentaire hors drive) en France en 2019, devrait ainsi franchir la barre symbolique des 10% en 2020.

 

Enseignes & exploitants :

Les dépenses des ménages ont connu un rattrapage depuis la sortie du confinement. C’est le cas pour les dépenses d’habillement et de chaussures, qui ont 32%32%désormais retrouvé leur niveau d’avant crise. Mieux encore : les ventes de produits alimentaires, de boissons, d’articles de sport, d’équipement de la maison et d’équipements électroniques sont supérieures à celles observées avant le confinement. Les librairies s’en sortent également très bien. A l’inverse, les services marchands, avec notamment l’hôtellerie et la restauration, demeurent à la traîne : ils pâtissent notamment d’un très fort recul de la fréquentation touristique étrangère, auquel s’ajoute le développement du télétravail qui favorise la prise des repas à domicile. Pour la restauration, une bouffée d’oxygène a été apportée par la vente à emporter et le développement des livraisons.

Malgré la reprise observée, il serait illusoire d’espérer un phénomène de vases communicants. Il y a du chiffre d’affaires perdu à tout jamais et l’année 2020 restera comme une mauvaise année.

Tous les commerces ne sont pas affectés de la même façon. L’impact est évident pour le high street parisien et celui des grandes destinations touristiques urbaines ou celles du Sud de la France. Comme pour l’hôtellerie et la restauration, le chiffre d’affaires de nombre de ces boutiques est en effet étroitement tributaire de la consommation touristique étrangère. La fréquentation britannique, américaine, russe et asiatique, dont les dépenses sont habituellement conséquentes, est en chute libre. Seuls quelques flux en provenance de Belgique, des Pays-Bas, d’Allemagne, de Suisse et d’Italie se sont maintenus. Les conséquences d’une telle baisse sont également fortes pour les grands magasins parisiens. Les griffes du luxe ou les enseignes de mass market trouveront probablement une échappatoire en appuyant davantage leur activité sur les ventes en ligne et sur leur réseau commercial asiatique ou américain, proche de cette clientèle clé. Elles devraient donc avoir les moyens de maintenir les flagships parisiens ouverts ces dernières années et de sauvegarder les énormes investissements réalisés en attendant un retour à meilleure fortune. Mais il est vraisemblable qu’elles vont lever le pied sur les nouvelles ouvertures et, surtout, qu’elles se montreront beaucoup plus regardantes sur les loyers signés.La crise actuelle pourrait paradoxalement épargner, voire redynamiser, certains emplacements de centre-ville jusqu’alors moins en vue et davantage dédiés à une clientèle de proximité. Beaucoup de commerces de bouche et de moyennes surfaces à dominante alimentaire de centre-ville ont en effet été relativement épargnés. Leur modèle, reposant sur la proximité et / ou les limites à la manipulation des produits, a répondu à un besoin évident. Il est donc possible d’assister à un regain d’intérêt pour les cellules commerciales qui leurs sont adaptées, sur les emplacements numéro un bis ou numéro deux, dans les quartiers et les villes disposant d’un parc résidentiel important et dynamique.Le bilan est différent pour la grande distribution, installée dans des quartiers périphériques ou en milieu périurbain. Après le pic des premiers jours au cours duquel les clients ont procédé à des stocks de produits non périssables, la fréquentation des supers et des hypermarchés a baissé. Déplacements limités, phobie de la promiscuité, interrogations sur la qualité sanitaire des produits proposés en libre-service : les fondements de ce mode de distribution ont été ébranlés. Pour ces grandes surfaces commerciales, le salut est venu des services de drive et de livraison à domicile.La situation semble en voie d’amélioration depuis la sortie du confinement mais le retour à la normale est encore loin pour la grande distribution. Il en va de même pour les centres commerciaux, dont l’activité est généralement tirée par une grande surface commerciale. Les indices de fréquentation des centres commerciaux confirment que, si les flux de clientèle sont à la hausse en mai et en juin, ils restent encore très en retrait par rapport à la situation d’avant crise.

Avec une organisation à « ciel ouvert » en cellules indépendantes et une offre souvent low-cost et / ou spécialisée en équipement de la maison, jardinerie et équipement de la personne, les moyennes surfaces de périphérie et les retail parks semblent mieux résister.Dans cet environnement économique dégradé, les enseignes font preuve de prudence. LVMH vient par exemple de publier ses résultats semestriels. Si le géant du luxe reste bénéficiaire, son résultat net est en baisse de 84% tandis que son chiffre d‘affaires a baissé de 27% au premier semestre 2020. Kering et Hermès, autres grands noms du luxe, conservent également des résultats positifs tout en voyant fondre leur bénéfice. Face à une telle situation économique, LVMH a engagé une politique de réduction de ses coûts, qui passe par exemple par des négociations sur la baisse de ses loyers. Aucun montant n’a été officialisé en la matière mais une des grandes griffes du groupe aurait obtenu une baisse de l’ordre de 10% de ses loyers.En dehors du luxe, le groupe Inditex vient d’annoncer une baisse de 44% de ses ventes monde entre février et avril et accuse, pour la même période, une perte de plus de 400 millions d’euros. La hausse de 50% des ventes en ligne n’a donc pas compensé la fermeture d’un grand nombre de ses points de vente. Le groupe a décidé d’accélérer sa mue vers un modèle intégré combinant ventes en magasins et services en ligne. La France ne sera que peu touchée par cette mue qui passe par la fermeture de 1 200 boutiques dans le monde, soit 16% des points de vente du groupe, afin de reconfigurer son réseau physique autour de boutiques moins nombreuses mais plus grandes.Les difficultés économiques sont parfois plus lourdes. Ces situations se concentrent sur les enseignes qui étaient déjà fragilisées avant la crise sanitaire. Conforama (ameublement), qui était déjà engagé dans un plan de fermeture de 32 magasins et de suppression de 1 900 postes, est en passe d’être vendu à son concurrent But afin d’éviter la faillite. Alinéa, autre enseigne d’ameublement, a été placé en redressement judiciaire. C’est également le cas pour André (chaussures) et Orchestra-Prémaman (puériculture). La Halle (chaussures et vêtements) va être reprise. La crise du Covid-19 a ainsi agi en amplificateur des difficultés antérieures de certaines enseignes.

 

Propriétaires :Préparer l’avenir

Les mesures d’aide au commerce mises en place avec la crise sanitaire sont essentiellement orientées vers les enseignes et les exploitants. Elles ont notamment pris la forme d’un programme d’activité partielle (pris en charge par l’Etat pour près de 2 millions de salariés des commerces et qui se poursuivra jusqu’à la fin de l’année pour des secteurs tels que l’hôtellerie et la restauration), d’un fonds de solidarité pour le commerce de proximité doté de 740 millions d’euros, de prêts garantis par l’Etat pour un montant de plus de 10 milliards d’euros (alloués aux commerces), d’un report de charges sociales et fiscales et, enfin, d’aides à la numérisation.Certaines dispositions intéressent pourtant également les bailleurs. Le gouvernement a ainsi annoncé la création d’une centaine de foncières, associant la Banque des Territoires et les collectivités locales. Leur but est d’acquérir et de rénover au moins 6 000 cellules en cinq ans en France. Une telle mesure vise à redynamiser le commerce de proximité en centres villes.Dès le mois de mars, les fédérations de bailleurs ont pris l’initiative de recommander la mensualisation des loyers commerciaux pour le deuxième trimestre et de ne pas procéder à l’appel à paiement pour les mois d’avril et de mai. Le gouvernement a prolongé cette initiative en engageant une médiation qui a abouti à la signature, en juin 2020, d’une charte entre certaines organisations de commerçants et de bailleurs. Cette charte, qui repose sur le principe d’un accord de gré à gré entre chaque partie prévoit des reports de loyers, y compris pour la période de sortie du confinement, et la possibilité de franchises. Ces franchises pourront donner lieu à des contreparties, à l’image d’un allongement de la durée du bail ou de sa période ferme, d’un renouvellement anticipé ou de la signature d’un nouveau bail. La charte exclut du champ de l’accord les charges locatives.La charte fait donc évoluer certaines dispositions liées au bail commercial. Celui-ci a toutefois toujours laissé une très large place à la négociation entre les parties. La durée est par exemple librement définie, sachant qu’elle porte a minima sur une période de 9 ans et que les durées de 10 et 12 ans sont fréquentes dans les centres commerciaux.Le locataire a le droit de résilier son bail tous les trois ans. La renonciation à cette faculté peut être prévue lors de la conclusion du bail, mais elle fait généralement l’objet d’une contrepartie telle que des allègements ou la prise en charge de travaux par le propriétaire.Les parties fixent aussi librement le montant du loyer ainsi que la périodicité de sa révision (annuelle ou triennale) et son mode de paiement. L’indexation du loyer est calculée en fonction de l’Indice des Loyers Commerciaux (ILC), publié par l’Insee.Il est difficile de quantifier l’ampleur financière des négociations engagées dans le cadre de la charte (qui ne prévoit pas de renégociation des loyers, laquelle pouvant être traitée par ailleurs) : chaque accord dépend en effet des spécificités de la situation des bailleurs, des locataires et de l’emplacement du bien immobilier concerné.Son objet et celui des négociations engagées à l’occasion de la crise sanitaire n’en est pas moins clair : sécuriser et pérenniser l’exploitation des cellules commerciales tout en évitant les procédures judiciaires. Tout faire pour préserver l’avenir…

 

 

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